(Entretien paru dans la Newsletter hebdomadaire de Challenges « Le Plein d’Idées ». Pour vous inscrire, c’est ici.)

A bien des égards, la Russie est une boîte noire. Restent que les témoignages concernant un regain de la brutalisation sociale n’ont pas manqué ces dernières années : dans les forces armées, dans les prisons, dans le vocabulaire employé par les dirigeants, dans les territoires occupés en Ukraine, dans les chansons, sur les plateaux tv…

Si vous faites allusion aux émissions du type de celles où intervient Vladimir Soloviev et d’autres boutefeux qui menacent Paris ou Londres des foudres nucléaires, ne vous méprenez pas. Ces émissions visent essentiellement deux publics : Poutine lui-même et… les médias occidentaux. Vous. Nous tous. Le public russe, lui, a vite décroché. En moins d’un an d’existence, ces émissions ont vu leur durée raccourcie au profit de spectacles de variété. L’audience ne suivait pas.

Défiance ? Désintérêt ? Lassitude ?

C’est plus simple : la plupart des Russes ne croient pas vraiment à ce que racontent les médias. Pas plus l’information officielle des chaînes de TV russes que celles diffusées en occident.

Sur la violence des mots ?

Eh bien là aussi, il faut faire attention. Une de mes collègues, l’anthropologue russe Alexandra Arkhipova qui travaille en France, montre que la tendance dominante serait plutôt à l’évitement des mots appropriés pour décrire tel ou tel phénomène sensible.

Comme la novlangue d’Orwell ?

Non, pas du tout. Il ne s’agit pas là d’inverser le sens des mots ou même d’en changer le sens. Non. C’est bien plus subtil. Ce que mon collège appelle la « nécrolangue » consiste à euphémiser le sens des mots. A le minorer. A lui faire perdre de son impact. A l’insensibiliser. De la même manière que Poutine ne parle pas de « Guerre en Ukraine » mais d’« opération spéciale », on ne dira pas « explosion » si une cible est atteinte sur le territoire russe. Mais on emploiera un néologisme de type « claquement ». Ça vous semble absurde, mais croyez-moi, c’est aussi étrange dans la langue russe qu’en français.


Une langue pasteurisée ?

Un peu. On privilégie par exemple les tournures impersonnelles pour décrire des événements critiques. On ne dira pas qu’un drone s’est abattu sur un bâtiment et y a mis le feu mais plutôt : « le feu a pris dans un immeuble ». L’objectif n’est pas de mobiliser la population, mais au contraire de la démobiliser, de l’anesthésier par une langue atone.

En fait vous contestez un récit disons « essentialiste » sur la Russie actuelle qui revivrait depuis la chute de l’Urss une simple continuité avec le temps passé. La réactivation à l’identique ou presque du régime stalinien puis néostalinien

Tout à fait : je crois qu’il faut faire très attention car les années 1990 qui ont suivi la chute de l’URSS n’ont pas été une simple parenthèse dans l’Histoire contemporaine russe. Elles ont permis de « déverticaliser » de très nombreux compartiments de la société. Et se faisant de les humaniser. C’est vrai de l’éducation et de la recherche universitaire qui ont vu les échanges horizontaux et transversaux se multiplier. Ce fut l’ouverture vers la pluridisciplinarité, la découverte de méthodes nouvelles en vigueur à l’étranger et pour les étudiants la liberté d’échange…

Et ailleurs dans la société russe ?

Ailleurs aussi. Prenez l’armée. Celle des années 1970 n’était déjà plus celle des années 1930. Et puis il y a eu ensuite l’épreuve de la défaite en Afghanistan. Un traumatisme. Le message tant dans l’armée que dans les familles de soldats, ce fut alors : « Plus jamais ça, « plus jamais de soldats envoyés de force combattre sur un terrain étranger », « plus d’engagement dans des guerres d’agression ». C’est alors que se sont créées des instances de médiation permettant aux soldats et aux citoyens de s’exprimer. Mieux : il a été possible pour eux de saisir la justice militaire spécialisée pour porter plainte. L’armée était en crise et elle cherchait à retrouver une place dans la société russe en revendiquant un rôle de protection de la légalité. Ce mouvement d’humanisation des appareils d’État centraux avec la mise en avant d’instances consultatives a également touché les institutions carcérales ou en charge des personnes vulnérables. Même la police a été affectée par ces changements majeurs jusqu’ici impensables.

Une jeune manifestante est arrêtée par deux policiers sur la place Pouchkine, à Moscou, le 24 février 2022, lors d’une manifestation contre les opérations militaires de grande ampleur contre l’Ukraine ordonnées par le président Vladimir Poutine. Sur son masque, en lettres blanches, est inscrit le message « Non à la guerre ».

© 2022 Aleksandr Kazakov/Kommersant/Sipa USA (Sipa via AP Images)

Pour les prisons, vous soulignez que le rôle des associations de défense des droits de l’homme a été très significatif.

Oui ce mouvement de réforme est souvent porté par des luttes qui ont abouti. C’était à la fois nouveau et très profond. C’est pour ça notamment que je récuse l’idée d’une Russie éternelle où la violence aurait toujours été acceptable et toujours acceptée. Une sorte de civilisation du knout de toute éternité.

Pour autant, il est difficile de nier que l’ère poutiniste remette en selle des procédures répressives anciennes. On compterait aujourd’hui plus de prisonniers politiques notamment dans des camps de haute sécurité qu’à la fin du brejnévisme…

Bien sûr, mais ce que je veux dire, c’est que cette culture de la violence qui advient avec Poutine, c’est autre chose que la restauration du modèle stalinien qu’on ressortirait du placard. C’est une création nouvelle, mais qui passe par une archaïsation d’une société en grande partie modernisée et humanisée.

Le grand retour de la violence, ce furent les deux Guerres de Tchétchénie ?

Sans aucun doute. Mes collègues Anne Le Huérou et Elisabeth Kozlowski (1) ont travaillé sur les conséquences de la seconde guerre de Tchétchénie (1999-2000) dans les comportements de la police russe (1). Il faut savoir en effet que les forces de l’ordre de base, ont été alors astreintes à des missions par roulement de plusieurs semaines en Tchétchénie. La quasi-totalité du corps des officiers de la police russe a participé à ces rotations et s’est donc initiée aux techniques extrêmement brutales de contre-guérilla urbaine…

Et alors ?

Eh bien beaucoup, en revenant en Russie ont importé et appliqué ces techniques qui relevaient non pas du maintien de l’ordre mais d’opérations de guerre ou de commandos. Ça s’est vérifié lors de la répression d’une manifestation dans une ville de province, Blagoveshchensk. Les méthodes ultra-violentes inspirées du nettoyage des forces tchétchènes – rafles, encerclements, arrestations massives – ont alors surpris et effrayé l’opinion et tous les observateurs. On a parlé à cette époque de « syndrome tchétchène ».

Soulevés de terre par les malabars de la police russe, les pieds au-dessus du bitume, transformés en humains volants. A chaque fois la même scène, lors de rassemblements contre la guerre à Saint-Pétersbourg, et Moscou en 2022, ou toujours à Moscou, lors de manifestations pour des élections libres.

Et c’est ce schéma porté à grande échelle que vous redoutez si le conflit avec l’Ukraine prenait fin ?

L’importation à tous les étages de la société russe d’une culture de guerre de haute intensité et d’extrême violence par les soldats démobilisés est une menace redoutable pour la société russe. Redoutée aussi car tout le monde se souvient des brutalités qui ont accompagné les retours des appelés d’Afghanistan et de Tchétchénie désocialisés après un choc post-traumatique et qui s’étaient criminalisés de retour au pays.

Vous en parlez au futur comme s’il n’y avait pas déjà des exemples d’exactions des soldats démobilisés ?

Il y en a : notamment parmi les premières cohortes des combattants recrutées dans les prisons où ils purgeaient des peines pour crime de droit commun. Quand ils reviennent, amnistiés, beaucoup reprennent leurs « activités » d’avant la guerre. Ce sont par exemple des règlements de compte différés Mais attention, il faut savoir que le gouvernement russe n’a jusque-là que très peu démobilisé la grande masse des engagés. La plupart sont toujours sur le front ou morts. Il faut savoir qu’à l’exception des prisonniers recrutés par Wagner revenus dans le civil à l’expiration de leurs contrats de six mois, les autres volontaires qui ont signé pour un an ces dernières années ne peuvent quitter leurs unités qu’au terme de la période de mobilisation fixée par Poutine. Les contrats sont donc prolongés « tacitement » par décret. Au lieu des douze mois pour lesquels ils croyaient avoir signé, nombreux sont au front depuis bientôt 4 ans. Et on leur avait souvent promis de rester à l’arrière hors des zones de combat, or ils se sont retrouvés en première ligne…

La situation n’est-elle pas un peu meilleure pour les blessés qui reviennent avec un petit pécule, des droits et des indemnités… ?

En théorie, oui. En pratique le petit pécule a été largement entamé pour l’achat d’équipements militaires dignes de ce nom. Et puis ça sert aussi à des pots-de-vin à destination des officiers pour éviter d’être envoyé en première ligne. Et si les blessés ont droit, c’est exact, à des indemnisations particulières, nombreux sont ceux qui les attendent toujours. Les autorités rechignent souvent à passer à la caisse en relativisant le diagnostic du handicap ou des blessures.

Peu de chance alors que les soldats de la guerre contre l’Ukraine reviennent en héros à la manière des unités de l’Armée rouge en 1945 fiers d’avoir défendu leurs terres ?

Quand bien même ils peuvent penser avoir combattu contre le monde entier et l’Otan en particulier ainsi qu’on leur répète sans cesse, beaucoup de ceux qui vont revenir auront un sentiment d’aigreur ou de colère d’avoir été trompé sur les conditions de leur passage dans l’armée. La solde : ce fut bien plus l’espoir d’un gain financier qui a été brandi par les autorités pour attirer des engagés que les motifs patriotiques. Et puis n’oubliez pas que 250 000 à 300 000 de ces soldats ont été mobilisées de force entre septembre et novembre 2022.

L’expérience de la violence c’est celle de l’engagement sur le front mais elle procède aussi de la conception même de l’armée russe ?

Oui. Il suffit de rappeler que l’armée est conçue comme une masse de « soldats jetables » et interchangeables qui permettent de multiplier les assauts…

Ce mépris de l’homme rappelle tout de même furieusement la Guerre contre la petite Finlande (1939-1940) décidée par Staline qui a précipité l’armée rouge dans une boucherie sans nom. Les offensives succédaient aux offensives meurtrières et ratées. 750 000 hommes engagés, 150 000 morts et 180 000 blessés…

Vous avez raison mais la Guerre de Finlande est absente de la mémoire russe. Elle l’est aussi des livres d’Histoire. Moi-même j’en ai découvert l’existence qu’en arrivant en France !

C’est une autre des grandes différences avec la Grande guerre patriotique : la réserve démographique de la Russie semblait alors inépuisable.

Et ce n’est plus le cas. Partout la Russie manque de main-d’œuvre. Dans les usines, dans les établissements pénitentiaires, dans les hôpitaux, mais aussi dans les rangs la police. Comme les policiers sont mal payés, beaucoup ont signé un engagement sur le front ukrainien, pour des soldes cinq fois supérieures à son salaire. Ils reviendront forcément moins nombreux et avec des réflexes de violence qui vont encore compliquer les rapports avec les civils. En dépit de ces salaires élevés, l’armée russe a quelques difficultés à recruter, et des officines privées de recrutement de combattants ont essaimé un peu partout dans le monde. Notamment en Afrique. Un vrai business pour les petits entrepreneurs russes.

En cas de cesser le feu, le retour à la société civile des soldats risque donc d’être explosif ?

Oui : ne serait que par leur nombre : des centaines de milliers d’hommes. Ce rapatriement sera sans commune mesure avec les effectifs de retour d’Afghanistan ou de Tchétchénie. Toutes les institutions russes impliquées dans l’accueil des vétérans seront donc en surpression. Quantitativement mais aussi qualitativement Prenez les affections psychiques liées au stress post-traumatique. Autant le corps médical ukrainien a considérablement réévalué la connaissance de cette pathologie, son suivi et son traitement, autant la psychiatrie russe demeure dans le déni. Le stress post-traumatique reste en Russie une… invention américaine. Imaginez qu’il y a un peu plus d’un mois, la chambre basse de la Douma a rejeté un dispositif d’intégration automatique des vétérans aux services sociaux…

Le coeur politique des mères , anna lebedev

Pourquoi ?

Eh bien, pour ne pas dégrader l’image du soldat russe fier et dur au mal. Admettre une blessure psychique, ce serait faire preuve de faiblesse voir de lâcheté.

L’institution militaire russe telle qu’elle apparaît dans cette guerre est d’ailleurs assez tolérante à l’usage de la violence, au mépris de la vie, aux punitions violentes, aux humiliations, aux non-respects des droits élémentaires. S’agissant des violences infligées aux populations ukrainiennes, on a bien sûr les témoignages terribles lors des premières semaines de l’occupation près de Kiev. Mais depuis, c’est moins une guerre de corps à corps. La confrontation se déroule à distance, via un contrôle sur un écran. Cela transforme la manière de voir l’ennemi. Cependant, la violence dans l’armée russe, c’est aussi celle qui est exercée sur les combattants par leurs propres officiers, et celle-ci est une expérience directe, sans écran interposé.

Observe-t-on d’ores et déjà une hausse de la criminalité dans les statistiques ?

Oui : on observe une augmentation spectaculaire de la catégorie de crimes dits « à haute gravité ». Sauf que c’est un trompe-l’œil. Les vrais crimes de sang sont en réalité contenus. C’est une catégorie spécifique de crimes « à haute gravité » qui explose : les contestataires, les opposants classés sous l’étiquette de « terroristes » !

Pourtant les actes de rébellion dans les unités qui étaient très visibles au début de la guerre et que mettait en scène Evgueni Prigojine n’apparaissent plus…

L’hypothèse la plus probable, c’est que ces manifestations si elles existent sont réprimées dans l’œuf. Et que les échos sont muselés dans les réseaux sociaux. Le terroriste aujourd’hui, c’est celui qui a tenu un discours critique sur le pouvoir ; celui qui a mis le feu à un bureau de recrutement militaire ; mais aussi celui qui a fait un virement une dizaine d’euros en soutien à une ONG ukrainienne.

La fin de la guerre ou du moins un cessez-le-feu durable qui verrait le retour des soldats à la maison libérerait donc à vous entendre une véritable bombe à fragmentation dans la société russe ?

Oui, c’est ce qui est à craindre. Beaucoup de ces hommes qui seront de retour à la vie civile seront un danger pour eux-mêmes et pour la société du fait de leur état psychique, de leur précarité, de leur apprentissage de la brutalité, de la peur qu’ils vont inspirer à leurs proches, à leurs voisins et de l’incapacité des institutions sécuritaires et hospitalières à les accueillir. Le pire et devant nous.

Une moins mauvaise nouvelle ?

Peut-être l’occasion de corriger un cliché : l’alcoolisme supposé des Russes. Selon l’OMS, depuis le début des années 2000, la consommation d’alcool des Russes est inférieure à celle des Français, qui pourtant est aussi en baisse constante. En 2022, un Russe consomme 10,5 litres d’alcool par personne et par an ; un Français 11,2 litres.

S’il existe, évidemment, un alcoolisme dans les milieux les plus défavorisés, c’est un autre fléau qui sévit dans les villes : la consommation des drogues de synthèse à coût faible, qui circulent notamment dans les écoles. Comme en France…

Propos recueillis par Guillaume Malaurie