Alors que le pays panse encore les plaies laissées par les tempêtes Kristin 1 et Leonardo 2, une nouvelle dépression, baptisée Marta, s’apprête à balayer le territoire continental à partir de samedi matin. D’après les prévisions de l’Institut portugais de la mer et de l’atmosphère (IPMA), cet épisode viendra renforcer une dynamique météorologique d’exception, marquée par une intensité rare et une succession de perturbations qui bousculent les capacités de réponse de l’État, des collectivités locales et des populations.
Des précipitations abondantes et une vulnérabilité territoriale accrue
La trajectoire de la dépression Marta devrait concerner d’abord le Sud du pays, notamment l’Alentejo et l’Algarve, avec des cumuls de précipitations atteignant 60 millimètres en 24 heures. Cette quantité, équivalente à un mois de pluie dans certaines zones comme Évora, risque d’aggraver la saturation des sols et de provoquer de nouvelles crues, alors que de nombreux cours d’eau sont déjà en débordement. À cela s’ajoutent des rafales de vent pouvant atteindre 120 km/h dans les zones montagneuses et des chutes de neige significatives au-dessus de 900 mètres, notamment dans la Serra da Estrela.
Le phénomène prend une ampleur particulière en raison des effets de saturation hydraulique accumulés. Le Centre, Lisbonne et la vallée du Tage figurent parmi les régions les plus exposées, à la fois par leur vulnérabilité géographique et par la pression exercée par les crues venues d’Espagne. Plusieurs barrages situés de l’autre côté de la frontière ont dépassé leur capacité de rétention et libèrent désormais plusieurs milliers de mètres cubes d’eau par seconde dans les bassins du Tage, du Douro et du Guadiana.
La pression combinée de la mer, des fleuves et de la pluie
À la pluie persistante s’ajoute une agitation maritime remarquable. L’ensemble du littoral continental est placé en vigilance orange par l’IPMA. Sur la côte ouest, au sud du cap Carvoeiro, des vagues de plus de 7 mètres sont attendues, avec des pics pouvant atteindre 13 mètres. La côte sud de l’Algarve n’est pas épargnée, avec des hauteurs significatives prévues jusqu’à 5 mètres. Ce régime de houle met en péril certaines infrastructures portuaires et contribue à l’érosion accélérée de la ligne côtière, déjà observée ces derniers jours dans des secteurs comme le Furadouro, où un recul de huit mètres a été mesuré en 24 heures.
Les conséquences s’avèrent multiples : interruption de voies ferrées, inondation de zones industrielles, coupures d’électricité, affaissement de terrains et mise en danger de plusieurs habitations construites en zone inondable. À Leixões, une partie du brise-lames a cédé sous l’assaut des vagues. Ces dommages s’ajoutent à ceux causés par les deux dépressions précédentes, qui ont déjà provoqué douze décès et plusieurs centaines de blessés ou de sinistrés.
Une situation hydrologique critique
La gestion des flux hydriques devient un enjeu central. Selon José Pimenta Machado, président de l’Agence portugaise de l’environnement (APA), la situation actuelle constitue « un cas sans précédent », du fait de la conjonction entre les précipitations locales, les apports transfrontaliers et les débordements de barrages. Le fleuve Tage concentre les plus vives inquiétudes : les autorités ont demandé aux habitants des zones riveraines d’évacuer préventivement leur domicile, en raison du risque de montée rapide des eaux.
Les retenues d’eau, naguère menacées par la sécheresse, sont désormais contraintes à des décharges massives
Dans le sud du pays, les retenues d’eau, naguère menacées par la sécheresse, sont désormais contraintes à des décharges massives. Les barrages de Bravura (Algarve) et Santa Clara (Alentejo) figurent parmi les plus sollicités. Le système hydraulique portugais, conçu pour des aléas saisonniers, semble aujourd’hui dépassé par la simultanéité et la fréquence des épisodes extrêmes. L’APA, qui coordonne le suivi, avertit que les prochaines 48 heures seront décisives pour évaluer les besoins d’ajustement et anticiper d’éventuelles situations de catastrophe.
Un enchaînement de tempêtes révélateur de nouveaux déséquilibres
Le caractère inédit de cette situation réside moins dans l’intensité de chaque tempête que dans leur répétition rapprochée. Les météorologues parlent désormais d’un véritable « train de dépressions », avec des noyaux d’instabilité qui se succèdent à intervalle régulier, sans laisser aux sols, aux infrastructures ni aux populations le temps de récupérer. Selon Nuno Lopes, météorologue à l’IPMA, le phénomène Marta correspond à « une phase de centrifugation » dans un cycle perturbé assimilable à une machine à laver climatique. Cette métaphore souligne la saturation du territoire, où chaque apport d’eau supplémentaire produit des effets disproportionnés.
Outre les pluies et les vents, la neige renforce cette dynamique d’accumulation. Dans le Nord et le Centre, la couche neigeuse dépasse déjà les 25 centimètres au-dessus de 1400 mètres, et la persistance des températures basses pourrait entraîner des épisodes de verglas dès le début de semaine prochaine. Dans plusieurs districts : Braga, Viana do Castelo, Castelo Branco, Vila Real, Guarda, l’alerte est maintenue pour la journée de samedi. Quant à la dépression suivante, elle est déjà en cours de formation au large de l’Atlantique et pourrait atteindre le Portugal en début de semaine.
Une réponse publique sous pression
Face à cette séquence météorologique exceptionnelle, le gouvernement a décrété l’état de calamité dans 68 communes et annoncé un plan d’aide d’un montant potentiel de 2,5 milliards d’euros. Les autorités civiles et militaires sont mobilisées, mais les capacités logistiques montrent leurs limites. La Protection civile multiplie les appels à la prudence et recommande la fermeture préventive de plusieurs axes routiers et établissements publics.
Cette mobilisation, aussi rapide soit-elle, ne masque pas les carences structurelles mises en lumière par cette crise. Le Portugal, pays déjà exposé à la sécheresse chronique, se trouve désormais confronté à une vulnérabilité nouvelle face aux excès d’eau. Le changement climatique ne se manifeste pas seulement par des records thermiques, mais par l’intensification et l’enchaînement de phénomènes hydrométéorologiques extrêmes. Et cette nouvelle normalité impose une refonte profonde de l’aménagement du territoire, des systèmes d’alerte et de la politique de prévention des risques naturels.