Deux jours après une victoire sur l’Irlande (36-14) très aboutie sur le plan de l’animation offensive, l’entraîneur de l’attaque Patrick Arlettaz, très ému au coup de sifflet final du match, a accepté de revenir sur les raisons de ce succès et de commenter les évolutions apportées ces derniers temps au sein du XV de France, notamment sur le secteur de jeu qui l’occupe mais aussi dans l’organisation générale. Entretien.

Fabien Galthié a déclaré que ce match contre l’Irlande marquait la performance la plus juste de l’animation offensive depuis très longtemps. Est-ce une fierté personnelle ?

Les compliments, comme les critiques, font partie du job. La fierté, je la laisse donc toujours aux joueurs. Nous, on est là pour mettre un système en place dans lequel ils peuvent s’exprimer au mieux. En novembre, tous les paramètres n’étaient pas réunis pour ça. Cette fois, je suis heureux d’avoir vu les joueurs très à l’aise offensivement. J’ai pris du plaisir comme vous à les voir jouer. Le système leur a juste permis d’exploiter pleinement leur talent.

Avant de rentrer dans le détail, peut-on tout de même parler d’un changement de philosophie ?

Non, ce n’est pas un changement, ce sont juste des opportunités que les joueurs ont su créer, ce qui n’avait pas été toujours le cas en novembre car nous n’avons pas su jouer dans les bons espaces. On a manqué d’air et fatalement on a plus joué au pied pour trouver des solutions. Jeudi, il y a eu plus d’alternance et surtout nous sommes allés taper au bon endroit, ce qui nous a permis de créer des décalages et de mettre de la vitesse. C’est ça qui a conditionné tout le reste.

Antoine (Dupont) a été déterminant sur la qualité de notre jeu, plus déterminant peut-être que quand il fait une ou deux percées et qu’il traverse le terrain.

On a toujours l’impression que c’est la stratégie qui fait la différence, mais ce sont surtout les opportunités que l’on crée. La volonté de porter le danger est bien toujours présente, mais si vous faites les deux premiers temps de jeu sans créer d’avancer ou de déséquilibre, que la défense est en place, forcément il faut trouver autre chose. Jeudi, on n’en a pas eu besoin parce qu’on a mieux joué sur la ligne de front, ce qui nous a permis de créer des espaces sur la largeur. Mais on a aussi bien joué au pied.

Mais les trois-quarts n’ont-ils pas touché plus de ballons que lors du mois de novembre ?

C’est exactement ce que je viens de vous dire. Comme les premiers temps de jeu ont été beaucoup plus efficaces, que nous avons su jouer dans les bons intervalles, les trois-quarts ont eu plus d’opportunités. On s’était beaucoup entraîné pendant dix jours pour aller toucher ce premier intervalle qui nous intéresse. C’est là que la jonction entre avants et trois-quarts s’est faite, avant que ces derniers ne prennent la main.

Habituellement, vous passez par au moins deux temps de jeu avec les avants, or contre l’Irlande, le ballon a souvent été en direction de Matthieu Jalibert après un temps avec les « gros ». N’est ce pas aussi en raison du fait que l’ouvreur bordelais joue plus proche de la ligne de front que Romain Ntamack ?

Non, notre système est ainsi fait. Il est peut-être particulier, mais nos avants sont sur toute la largeur de la ligne de front. Et si le premier temps de jeu des gros est efficace, il n’y a pas nécessité d’un second temps. C’est ce qui nous a permis de basculer avec de la vitesse vers les trois-quarts plus rapidement.

Cela n’a donc rien à voir avec la titularisation de Matthieu Jalibert ?

Non, je suis désolé pour vous et ça n’enlève rien au talent de Matthieu, ni à celui de Romain.

Matthieu Jalibert s'est montré à l'image de sa saison avec Bordeaux-Bègles.

Matthieu Jalibert s’est montré à l’image de sa saison avec Bordeaux-Bègles.
Midi Olympique – Patrick Derewiany

Pendant longtemps, on a dit que le projet de jeu du XV de France avait été construit autour d’Antoine Dupont. Or, il semble qu’il ait moins porté le ballon que d’habitude face à l’Irlande. Était-ce une consigne ?

Antoine a été déterminant jeudi, parce que c’est lui qui a su toucher les bonnes zones, faire les bons choix. Le débat sur la charnière est éternel : est-ce qu’elle fait bien jouer l’équipe ? Mais, trop souvent, on oublie que c’est l’équipe qui fait bien jouer la charnière. En fait, c’est comme un circuit qui s’auto-alimente. Si Antoine touche les bonnes zones et qu’on est très efficaces dans ces espaces-là, ça donne toutes les conditions pour que la charnière puisse manœuvrer et continuer sur cette dynamique pour permettre à l’équipe de bien jouer. Et jeudi, nous avons été très efficaces sur les premiers contacts. Vraiment, Antoine a été déterminant sur la qualité de notre jeu, plus déterminant peut-être que quand il fait une ou deux percées et qu’il traverse le terrain.

On a souvent vu, notamment en zone de marque, Thomas Ramos se positionner au poste d’ouvreur et Matthieu Jalibert en premier centre. Était-ce programmé ?

J’aimerais tellement que tout ce qui s’est passé jeudi ait été prévu (rires). Ce qui est sûr, c’est que nous jouons avec deux numéros 10 qui, suivant les positions sur le terrain, suivant les zones trouvées, s’interchangent de manière quasi naturelle. Le meilleur exemple, c’est l’essai de Théo (Attissogbe), Thomas vient en position de 10 et c’est lui qui touche le bon intervalle sur « Manny » (Meafou) et c’est Matthieu Jalibert qui demande le ballon dans le dos de manière très opportune. Il est alors en position de 15 à ce moment-là. Ils s’interchangent très rapidement, ce qui montre qu’ils sont à l’aise dans le système qu’on leur propose.

Ce système à deux ouvreurs a-t-il vocation à perdurer ou était-ce une adaptation temporaire ?

Le système est voué à perdurer. C’est le même depuis le match des Blacks en novembre 2024, c’est le système avec lequel on a gagné le Tournoi l’année dernière. Après, on le fait toujours un peu évoluer.

Cela signifie-t-il que le XV de France évolue de la même façon quel que soit l’ouvreur en place ?

On ne joue pas de manière différente, eux ont des qualités différentes. Pour moi, l’objectif principal d’un système de jeu, c’est d’être le plus efficace possible en exploitant les talents de chacun. Les joueurs mettent leurs qualités au service du système. Pas l’inverse. Le système de jeu de l’équipe de France est le même quel que soit l’ouvreur en place.

Dans un autre registre, le XV de France semble avoir trouvé une organisation efficace pour gagner les duels aériens que les « deuxièmes ballons ». Avez-vous le sentiment d’avoir enfin trouvé la bonne organisation ?

Cette organisation a bien fonctionné jeudi, mais c’est quelque chose sur laquelle on travaille beaucoup, que ce soit sur la lutte aérienne ou sur les deuxièmes ballons. En France, on s’est longtemps désintéressé de ce secteur de jeu, aujourd’hui les joueurs s’y intéressent beaucoup. Ils ont compris l’importance de ces ballons, tant sur le plan offensif que défensif. C’est encore plus vrai maintenant que les escortes sont interdites. Dans notre organisation, cinq joueurs sont concernés par le gain du ballon, les dix autres sont en replacement et ne s’intéressent pas à la lutte aérienne, ni la retombée. Et on essaye de quadriller toute la zone avec des joueurs dans le camp adverse, d’autres dans le nôtre, pour s’assurer quelques sécurités.

Le choix d’avoir donné aux joueurs quatre jours en famille avant de vous retrouver pour préparer le match au pays de Galles est-il en lien avec un jeu peut-être plus énergivore ?

La fraîcheur a toujours été un élément important de notre réflexion. Nos joueurs jouent beaucoup, or le niveau international nécessite énormément d’énergie. La régénération est capitale. La fraîcheur, qu’elle soit physique ou mentale, est primordiale pour ce type de match. Ce n’est pas une nouveauté, ça a toujours été fait comme ça.

Mais, n’avez-vous pas réduit vos temps d’entraînement ?

Disons qu’ils sont un peu plus condensés. Mais il est vrai que nous sommes très à cheval sur les jours de repos, les jours où les joueurs peuvent se ressourcer, reprendre de l’énergie, mettre de la fraîcheur dans leur esprit. C’est vraiment très important.

Cette première victoire est-elle de nature à conforter vos ambitions ?

Le Tournoi n’est pas terminé et on a encore beaucoup de progrès à faire. Je pense notamment à nos lancements de jeu. Nous n’avons pas eu le temps de trop nous attarder dessus, mais c’est un motif d’insatisfaction pour moi. Sur quatre lancements de jeu, seulement deux ont été à peu près efficaces. C’est trop peu. La marge de progression est grande.

Les lancements de jeu auront-ils une place importante dans le programme de préparation du match face au pays de Galles ?

On va les travailler, mais on ne peut pas lâcher le reste non plus. C’est toujours un équilibre, très fragile, à trouver. Mais je suis convaincu que l’équipe peut être encore meilleure que ce qu’elle a montré jeudi contre l’Irlande. Et pour ça, il faut qu’on soit bien plus efficaces sur nos lancements de jeu. C’est une réalité, je n’ai aucun problème à le dire.