Sur le papier, l’enchaînement paraît net. Les travaux préparatoires de la station Ours commencent le 21 octobre 2003 avec la démolition de l’immeuble de l’avenue de Béthusy. La fresque, démontée avant le chantier « afin d’être préservée », disparaît ensuite des inventaires accessibles. La station ouvre en 2008. Entre ces deux dates, le suivi sort des registres publics consultables.
Le sujet ressurgit parce que la mémoire ne lâche pas. Des Lausannois relancent depuis 2024 une enquête de terrain, contactent institutions, services municipaux, acteurs du chantier, et publient des appels à informations. Le mot « trace » revient sans cesse : preuve d’un démontage, preuve d’un stockage, preuve d’un transfert. Sans document, la piste reste incomplète.
Une signature SF, pas un décor secondaire
Le nom de Druillet ne sert pas d’étiquette décorative. Cofondateur, en 1975, des Humanoïdes Associés et du magazine Métal Hurlant, l’auteur a marqué l’histoire de la bande dessinée de science-fiction et a multiplié les prolongements hors du livre, entre affiches et décors. Cette notoriété éclaire l’attachement local : une fresque de cette ampleur relève d’un marqueur culturel, pas d’une simple ornementation urbaine.
À Lausanne, le contexte renforce cet enjeu. La place de l’Ours se situe sur un nœud de circulation, transformé par l’arrivée du M2, et l’art mural lié à la bande dessinée y a laissé des traces. La Fondation Murs à dessins, qui documente ces fresques en Suisse romande, confirme l’existence d’une fresque de Druillet à cet endroit et souligne que le bâtiment support a disparu. Autrement dit : le mur ne sert plus d’archive.
Le dossier « Utopia » devient ainsi un cas concret de conservation : une œuvre démontée dans un objectif annoncé de préservation, puis introuvable. Ce type de disparition touche rarement des pièces aussi visibles ; ici, l’absence se lit dans les récits, dans les photos, dans la persistance des demandes.
Une commande, une technique, des panneaux
« Utopia » ne relève pas d’un décor improvisé. Une publication de l’AMDA évoque une fresque réalisée par le designer veveysan Michel Andreini, à partir d’un dessin de Druillet agrandi, et montée sur 40 panneaux d’alucobon (matériau composite).

Philippe Druillet
Le même texte mentionne un coût d’environ 100.000 francs suisses et un financement lié à la Loterie romande. Ces éléments ancrent l’œuvre dans une chaîne de production, avec des fournisseurs, des plans, des factures, des livraisons.
Le journal vaudois 24 heures s’empare aussi du dossier et rappelle le point de départ : une fresque démontée en 2003 qui « s’était volatilisée ». Dans le même mouvement, le média relaie l’idée d’une valeur devenue considérable, brandie par des admirateurs. Là encore, la question décisive ne relève pas d’une estimation : elle relève d’une traçabilité.
Quand une œuvre se fragmente en panneaux, la logistique laisse des traces : conditionnement, transport, dépôt, inventaire. Or, les éléments publics cités à ce stade ne livrent ni lieu précis, ni document de remise, ni responsable clairement identifié. Cette absence alimente les hypothèses, mais elle oriente surtout l’enquête vers un terrain vérifiable : archives de chantier, entreprises intervenantes, dépôts municipaux, acteurs du démontage.
Le patrimoine, quand il change de service
Le dossier met en lumière une difficulté classique : à qui revient la garde d’une œuvre urbaine quand le support disparaît ? Culture, urbanisme, archives, régie immobilière, entreprise de démolition : chacun détient un fragment du récit, personne ne le porte en entier. Le résultat s’observe vingt ans plus tard : des souvenirs abondent, un emplacement manque.
Les appels à témoins insistent sur des éléments concrets : photos d’époque, documents de chantier, bons de transport, lieux de dépôt, noms de sous-traitants. Cette méthode colle à la réalité des grands travaux : ce qui ne s’écrit pas disparaît, ce qui s’écrit mal s’égare. Et au terme d’une enquête citoyenne, racontée longuement par la RTS, les conclusions font de plus en plus peur…
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« Je l’ai vue en pièces. Mais c’était énorme, elle ne passait pas dans l’ascenseur. On ne pouvait pas la stocker ici », assure en effet un magasinier de Lausanne… Sans espace ni place, la perspective que cette fresque ait fini dans une benne conclut logiquement cette histoire… possiblement.
Crédits photo : archives RTS
Par Cécile Mazin
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