ENTRETIEN – Avocat au barreau de Paris, Me David Andic représente la sœur d’Ashur Sarnaya et le Conseil de coordination des Assyro-Chaldéens de France. Il est aussi avocat de parties civiles dans le dossier de l’attentat raciste de Puget-sur-Argens.
LE FIGARO. – Menacé par des islamistes en Irak, Ashur Sarnaya avait choisi la France comme refuge…
Me DAVID ANDIC. – En tant que citoyen français, je pense que ce dossier a une dimension qui dépasse la seule chronique judiciaire. Il s’agit d’un réfugié politique, venu chercher ici la liberté de vivre, de croire et d’être en sécurité. Le fait qu’il perde la vie en bas de chez lui dans des circonstances d’une brutalité inouïe est un choc moral. Notre responsabilité collective, c’est que la France reste ce qu’elle promet d’être : un pays de liberté, de sécurité et de tolérance.
Vous représentez la sœur de ce chrétien d’Irak. Quels sont ses sentiments aujourd’hui ?
Elle est profondément éprouvée. Au-delà du deuil et du choc, elle vit dans la peur, dans une angoisse permanente. Elle vivait avec son frère dans des conditions matérielles difficiles. Elle réside toujours à Lyon et hésite à déménager. Je constate qu’elle n’est pas aidée ni accompagnée par l’État. Il y a là une forme de lâchage moral et matériel.
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Par ailleurs, elle attend deux choses : la dignité pour son frère et la justice. Elle espère aussi que ce drame ne soit pas considéré comme un simple fait divers, que l’on réalise ce qu’il dit de notre époque et de ce qui se banalise. J’entends ici la montée des actes djihadistes sur le territoire français et européen.
L’affaire Sarnaya montre que ces actes djihadistes visent des individus, mais aussi des communautés…
Effectivement. On constate une exportation des méthodes djihadistes que l’on croyait réserver à un Moyen-Orient meurtri. Des exactions qui visaient là-bas les minorités kurdes, alaouites, yazidies, druzes et chrétiennes sont perpétrées en France de la même façon. Les instruments de propagande utilisés là-bas, comme le fait de filmer les assassinats, sont utilisés ici. Et le cas d’Ashur Sarnaya est plus macabre encore, car l’assaillant ne s’est pas filmé, il a profité du live de sa victime pour diffuser son crime en direct.
Je le répète, cet assassinat doit nous faire réfléchir sur ces gens qui imposent ici et là-bas leur idéologie par la terreur et sur une certaine banalisation de ces méthodes. Et on peut alors se demander si recevoir à l’Élysée l’ancien numéro un de Hayat Tahrir al-Cham (HTC), organisation terroriste avec laquelle l’assassin de Samuel Paty était en contact, n’est pas la pire des réponses. Normaliser nos rapports avec des groupes terroristes islamistes coupables d’exactions, n’est-ce pas les banaliser ? Alors même que d’autres islamistes frappent en Europe, comme ce fut le cas à Lyon contre Ashur Sarnaya. Ou récemment à Anvers lors d’une manifestation kurde de protestation contre le nouveau régime syrien et ses méthodes.
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Il semble au demeurant que l’assaillant d’Ashur Sarnaya ait pu être en contact avec la Syrie…
Si le fait que vous évoquez est avéré, on peut une nouvelle fois se demander s’il était opportun de recevoir à Paris avec tous les honneurs un ancien dirigeant d’al-Qaida en Syrie.
Comment réagissent les Assyro-Chaldéens de France devant ce crime terroriste ?
Ils sont animés par des sentiments mêlés de douleur, bien sûr, mais aussi d’inquiétude et d’une forme de sidération. Car c’est la première fois qu’un des leurs est victime ici du terrorisme islamiste.
Vous représentez également des parties civiles dans l’affaire de l’attentat raciste de Puget-sur-Argens, le 31 mai 2025. Les passions idéologiques deviennent-elles de plus en plus mortelles en France ?
L’affaire de Puget-sur-Argens montre qu’un climat de haine peut franchir un seuil, du discours au passage à l’acte. Dans ce dossier, la justice antiterroriste s’est saisie des faits, ce qui est historique, en retenant l’hypothèse d’un acte motivé par une idéologie d’extrême droite et des considérations racistes. C’est un signal extrêmement fort.
La République ne doit jamais tolérer qu’on s’autorise à traiter son voisin comme une cible
Et, comme l’assassinat d’Ashur Sarnaya, cet attentat doit aussi alerter notre société sur le danger d’une banalisation de la haine. Il est la conséquence de la stigmatisation des étrangers, le fruit de campagnes qui nourrissent l’obsession de l’ennemi de l’intérieur. L’idéologie n’est pas celle de Daech, mais les méthodes se répondent.
La République ne doit jamais tolérer qu’on s’autorise à traiter son voisin comme une cible. Dans une vidéo, le terroriste de Puget-sur-Argens prononce une phrase très forte : « J’ai sali mon âme. » La question qui se pose aujourd’hui est profondément républicaine. Soit on laisse ces logiques contaminer notre société et salir l’âme de la République, soit on provoque collectivement un véritable sursaut républicain.