Dans un contexte de fortes tensions sur sa planification navale, l’Allemagne tente de se dégager des marges de manœuvre. Le 3 février, ThyssenKrupp Marine Systems (TKMS) et l’Office fédéral allemand d’équipement de la Bundeswehr (BAAINBw, équivalent local de la DGA en France) ont signé un accord préliminaire visant à lancer les travaux préparatoires à la construction de frégates du type MEKO A-200 destinées à la Deutsche Marine. Une initiative qui illustre les difficultés croissantes rencontrées par Berlin pour mener à bien le renouvellement de sa flotte de surface, et en particulier le programme des frégates F126.
Cet accord, qualifié de préliminaire par TKMS, ne constitue pas encore un contrat de construction en bonne et due forme. Il permet néanmoins d’engager immédiatement une série de mesures industrielles en amont : sécurisation de matériaux critiques, lancement de premiers travaux sur l’acier et mobilisation des capacités industrielles du groupe. TKMS évoque des engagements pouvant atteindre 50 millions d’euros d’ici la fin mars 2026, avec la possibilité de prolonger ces travaux par étapes successives. L’industriel affiche l’objectif d’une livraison d’une première MEKO A-200 DE à l’horizon 2029, à condition qu’une décision politique et qu’une commande ferme interviennent rapidement.
Le programme F126 en grande difficulté
Si Berlin se tourne aujourd’hui vers une plateforme éprouvée comme la MEKO A-200, déjà vendue à l’export, ce n’est pas tant par choix doctrinal, mais bien par nécessité. Le programme F126 (classe Niedersachsen), censé constituer l’épine dorsale de la flotte allemande de frégates polyvalentes, traverse en effet une phase critique. Attribué en 2020 au groupe néerlandais Damen Naval pour la construction de quatre unités (deux navires supplémentaires étant commandés en 2024), ce programme doit permettre à la marine allemande de remplacer ses frégates F123 (classe Brandenburg) mises en service dans les années 90 par une nouvelle génération de bâtiments lourds, fortement automatisés et orientés vers la lutte anti-sous-marine et les opérations de présence de longue durée.
Le programme F126 est en grande difficulté sur le plan industriel. A l’heure où l’Allemagne dispose à nouveau de ressources budgétaires importantes pour ses armées, et alors que le besoin pour de nouvelles unités navales est criant, Berlin envisage différentes options pour contourner les blocages actuels.
Or, plusieurs années après la notification du contrat, la montée en puissance industrielle reste problématique. Le programme repose sur une organisation complexe, avec un maître d’œuvre étranger en grande difficulté financière et une production largement répartie entre différents chantiers allemands. En effet, lorsque la compétition a été lancée en 2015, Damen s’était associé à l’allemand Blohm+Voss, faisant face à une équipe composée de BAE Systems et German Naval Yard d’une part, et TKMS et Lürssen d’autre part.
Mais entre le rachat de Blohm+Voss par Lürssen en 2016 d’une part, le retrait de BAE Systems en 2017, l’exclusion de l’offre de TKMS/Lürssen en 2018 puis la formation de nouvelles alliances entre TKMS et German Naval Yard (qui appartient au groupe français CMN Naval) d’un côté et un tandem Damen/Lürssen de l’autre, c’est ce dernier qui a emporté le contrat en 2020. Sachant que la même année, une coopération avait été annoncée entre Lürssen et GNY pour la construction des F126 en Allemagne. Enfin, comme la navale allemande est un monde des plus complexes, la revente de la branche militaire de Lürssen à Rheinmetall est toujours en cours alors que TKMS, entré en bourse en octobre dernier, a fait une offre de rachat de GNY.
Un environnement bien compliqué pour un projet déjà très complexe, qui doit voir la production des différents blocs et composants des F126 se rerépartir entre le chantier naval B+V (Lürssen) de Hambourg, celui de GNY à Kiel et celui de Peene-Werft (Lürssen) à Wolgast. C’est sur ce dernier site que les premières tôles de la tête de série du programme, qui doit être nommée Niedersachsen, a vu ses premières tôles découpées en décembre 2023, la frégate étant officiellement mise sur cale en juin 2024. Mais la construction ne semble pas avancer bien rapidement alors que les autres chantiers impliqués, à l’image de GNY, n’ont pas encore commencé à construire leur partie alors qu’il devraient être en pleine phase de production.
Corvette K130 au chantier naval de Blohm+Voss, à Hambourg. Après avoir été racheté par Lürssen, le chantier de Blohm+Voss pourrait bientôt passer sous le contrôle de Rheinmetall.
Cette fragmentation industrielle, pensée à l’origine pour sécuriser des retombées nationales, s’est révélée particulièrement difficile à coordonner pour Damen Naval. L’autre grosse difficulté rencontrée par le programme semble avoir été une incompatibilité matérielle et logicielle entre les systèmes exploités par Damen Naval et ceux opérés par les chantiers navals de Lürssen, rendant impossible le transfert de la documentation technique des bureaux d’études vers les unités de production.
De fait, le programme F126 accuse un retard très important, Damen n’ayant pas respecté les divers jalons clés, rendant impossible la première livraison en 2028, comme prévu au contrat. Depuis plus d’un an, Berlin tente ainsi de transférer la responsabilité industrielle du programme vers un acteur national, en l’occurrence Naval Vessels Lürssen (la branche militaire du groupe Lûrssen en cours de rachat par Rheinmetall). Mais face à la cacophonie du programme F126 dans son intégralité, un plan B a été envisagé : l’acquisition de frégates du type MEKO A-200, un modèle conçu par TKMS.
La MEKO A-200, une option plus pragmatique ?
Dans ce contexte, l’option MEKO A-200 apparaît comme une solution techniquement imparfaite, pour le moins très éloignée des ambitions portées par le programme F126, mais industriellement et économiquement plus sécurisante. Moins ambitieuse sur le plan technologique, elle repose sur une plateforme éprouvée qui a déjà été largement exportée, notamment auprès de l’Algérie, de l’Égypte et de l’Afrique du Sud, pour les variantes furtives les plus modernes de cette famille. Par rapport à la nouvelle F126, embourbée dans ses difficultés industrielles, cette frégate légère offrirait une alternative plus rapide et moins risquée pour renforcer la flotte allemande, tout en alimentant directement (et uniquement) des chantiers navals appartenant à des groupes industriels nationaux.
Sur ses MEKO A-200, la marine égyptienne a choisi d’intégrer une suite de combat française, avec des missiles anti-navires MM40 Exocet et un système VLS de 32 cellules dédié au missile anti-aérien VL-MICA. Le navire est également équipé d’un canon de 127 mm, d’un radar Thales NS110, ainsi que d’une suite sonar complète comprenant un sonar de coque et un sonar remorqué, fournis par Atlas Elektronik.
Sur le plan technique, la MEKO A-200 se présente comme un navire nettement plus léger que la F126 : environ 120 m de long et moins de 4000 tonnes, là où les F126 font 166 m de long et déplacent plus de 10.500 tonnes. Deux catégories de navires distincts, qui répondent à des logiques d’emploi très différentes, comme nous avons pu l’évoquer en détail dans un récent article dédié à cette question.
Pour autant, en matière de système d’armes, la MEKO n’a pas forcément à rougir face à la F126. Certes, elle ne peut emporter qu’un seul hélicoptère de type NH90 Sea Lion ou Sea Tiger, contre deux pour la F126. Mais la plupart des armements prévus sur les F126 peuvent tenir sans aucun problème à bord des MEKO A-200 : 16 cellules de la,cement vertical (VLS) pour 64 missiles ESSM, 8 missiles antinavires NSM, une tourelle de 127 mm… Il sera sans doute nécessaire de se contenter d’un seul lanceur RAM (21 missiles légers) au lieu des deux prévus sur les F126, mais la MEKO A-200 peut compenser cela par une capacité en VLS accrue de 16 à 32 cellules, comme on a pu le voir sur les dernières versions vendues à l’Algérie et à l’Égypte.
La classe Valour, en service en Afrique du Sud, intègre le système anti-aérien de conception nationale Umkhonto-IR Block II, que l’on retrouve également sur les MEKO algériennes.
Du côté des systèmes embarqués, la frégate légère de TKMS peut être équipée d’un sonar remarqué de dernière génération et d’un radar AESA moderne, au choix du client. Toutefois, il va de soi qu’un navire léger n’aura pas l’endurance ni la capacité d’emport en modules de missions (drones, modules de guerre des mines, soutien commandos, modules d’évacuation sanitaire, etc.) d’une frégate lourde comme la F126.
Sur le papier, la MEKO A-200 DE – pour peu qu’elle ne diffère pas trop des dernières variantes vendues à l’exportation – permettrait donc à l’Allemagne de répondre à ses besoins immédiats en matière de lutte anti-sous-marine, d’escorte et de sécurisation des accès maritimes et des routes commerciales. Par contre, pour disposer d’un navire lourd aux ambitions mondiales, capable de se déployer sur n’importe quel océan pendant plusieurs mois, la marine allemande devra alors attendre l’arrivée de ses futures frégates anti-aériennes du type F127. Ou faire accompagner une ou plusieurs frégates légères par un bâtiment logistique, ce qui se pratique dans de nombreuses marines.
Rien n’est joué pour TKMS
Pour TKMS, qui est en train d’accroître ses capacités industrielles après le rachat du chantier de Wismar, le projet MEKO A-200 DE représente un enjeu stratégique : préserver les compétences nationales en conception et construction de bâtiments militaires de surface, dans un paysage industriel allemand en recomposition et sous forte pression politique.
L’accord signé avec le BAAINBw ne préjuge pas encore du nombre exact de navires concernés ni de leur configuration finale. Certaines sources évoquent un besoin de huit ou même dix unités, afin de pleinement remplacer les six F126 prévues jusqu’à présent. Dans un premier temps, toutefois, il est probable qu’un achat – s’il a lieu – porterait sur un premier lot de trois ou quatre frégates.
La MEKO A-200 représente la dernière évolution d’une famille de frégates légères créée dans les années 1980, mais ayant été constamment modernisée au fil des décennies afin de répondre aux dernières exigences du marché international.
Une petite série à livrer rapidement et qui permettrait peut-être de patienter le temps qu’au moins une partie des F126 puissent être achevée, si tant est que le programme puisse être sauvé ? L’option semble évoquée, mais reste politiquement compliquée à appliquer, puisqu’une commande ferme de MEKO, validée par le Bundestag, ne pourrait avoir lieu – en l’état – qu’après une annulation officielle du programme F126. De plus, même si elle est plus que déçue par la conduite industrielle du programme, la Deutsche Marine semble encore attachée au design de la F126, qui doit lui ouvrir des capacités de déploiement naval de longue durée sur l’ensemble de la planète.
En tout état de cause, l’accord entre TKMS et le BAAINBw traduit tout de même une inflexion notable de la politique navale allemande. Face à l’urgence opérationnelle et aux incertitudes entourant ses programmes les plus structurants, Berlin semble désormais privilégier une logique d’atténuation des risques, fondée sur des solutions disponibles et des calendriers plus maîtrisables.
Sans remettre officiellement en cause le programme F126 (en tous cas pour le moment), l’Allemagne cherche ainsi à acheter du temps, à s’ouvrir des options, et surtout à éviter une rupture capacitaire qui affaiblirait durablement sa capacité d’action en mer.
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