Un parcours criminel de plus de cinquante années sur les cinq continents, détaillé dans des écrits très fournis. Le parquet de Grenoble a lancé, mardi 10 février, un vaste appel à témoins concernant un homme de 79 ans. Celui-ci est poursuivi pour des viols et agressions sexuelles aggravés commis sur 89 mineurs dans plusieurs pays entre 1967 et 2022, mais aussi pour le meurtre de sa mère et de sa tante il y a des décennies.
Le procureur de la République de Grenoble, Etienne Manteaux, a tenu à rendre publique l’identité du suspect, Jacques Leveugle, né en 1946 à Annecy (Haute-Savoie). « Ce nom doit être connu parce que l’objectif est de permettre à d’éventuelles victimes de se manifester », a-t-il expliqué lors d’une conférence de presse.
Dans cette titanesque affaire de pédocriminalité, les enquêteurs travaillent depuis 2024 à partir des « mémoires » du septuagénaire, consignées dans des clefs USB. Les faits auraient été commis en Allemagne, en Suisse, au Maroc, au Niger, en Algérie, aux Philippines, en Inde, en Colombie et en Nouvelle-Calédonie. Voici ce qu’il faut retenir de la conférence de presse du procureur de la République de Grenoble.
L’alerte a été donnée par le neveu du septuagénaire
Fin 2023, le neveu de Jacques Leveugle « se questionne » sur la vie de son oncle, alors âgé de 77 ans, et décide de profiter de son absence à son domicile pour « exploiter les clefs USB » qu’il retrouve dans la chambre de celui-ci, a relaté le procureur. Il va alors découvrir « des documents écrits très volumineux », qui ressemblent à « des mémoires ».
Ces récits « commencent dans les années 1960 » et vont « jusqu’en 2023 ». Le neveu du septuagénaire « parcourt très rapidement ces mémoires et se rend compte que l’on parle beaucoup de sexualité avec ces mineurs », a détaillé Etienne Manteaux lors de sa conférence de presse. Le neveu décide alors de se présenter à la brigade de gendarmerie de Vizille (Isère), où il remet tous ces éléments aux enquêteurs.
Le suspect a confirmé la réalité de ses écrits aux enquêteurs
Dès lors, une enquête est ouverte par la gendarmerie et les investigations débutent à partir de ces écrits : « Un travail très long », articulé autour de « 15 tomes » de documents, et mené pendant plusieurs mois par la brigade de Vizille, « avec un enquêteur qui a consacré un temps considérable à l’exploitation de ces mémoires ». Les gendarmes recensent 89 victimes mineures, de 13 à 17 ans, avec des premiers faits remontant à 1967 et s’étalant jusqu’en 2022.
Jacques Leveugle est interpellé en février 2024 et placé en garde à vue. Alors que les enquêteurs pensent dans un premier temps qu’il y a « une part de mythomanie », le suspect leur confirme « que ce qu’il écrivait dans ses mémoires était l’expression de la réalité de ce qu’il avait vécu ». L’homme assure toutefois ne pas avoir eu « conscience de la contrainte morale qui pouvait être imposée à ces mineurs ».
Il est mis en examen dans la foulée pour agressions sexuelles et viols aggravés. D’abord placé en détention provisoire, « il a ensuite été remis en liberté sous assignation à résidence, sous surveillance électronique, dans le cadre d’un contrôle judiciaire », a précisé le procureur. Mais Jacques Leveugle « n’a pas respecté les assignations fixées : il y a eu une révocation de cette mesure en avril 2025. Il est donc de nouveau en détention provisoire » depuis cette date.
Un appel à témoignages est lancé
De par son ampleur, l’enquête a été reprise par la section de recherches (SR) de Grenoble, qui lance un appel à témoins pour permettre à toutes les victimes de se manifester. A ce jour, « une quarantaine de mineurs ont été identifiés sur les 89 » mentionnés dans les mémoires du septuagénaire, a souligné le procureur, ajoutant que « la plupart ont déposé plainte, en revanche, peu se sont constitués parties civiles ».
Les enquêteurs ont procédé à une centaine d’auditions. Certaines victimes ne sont mentionnées que par leurs prénoms ou des surnoms, ce qui rend leur identification compliquée. Il est par ailleurs possible que toutes ne soient pas consignées dans les écrits retrouvés sur les clés USB.

L’appel à témoins partagé par la gendarmerie de Grenoble le 10 février 2025. (GENDARMERIE NATIONALE)
Le colonel Serge Procédès, à la tête de la SR de Grenoble, a précisé lors de la conférence de presse que Jacques Leveugle a « changé physiquement » au fil des années, d’où l’intérêt de faire figurer des photos de lui au fil de sa vie sur l’appel à témoins. Le numéro vert (0 800 20 01 42) renvoie directement sur la SR de Grenoble et est accessible depuis l’étranger. « On est sur un parcours criminel individuel mais on veut savoir, de par la longévité de ce parcours, et la multitude de structures associatives, périscolaires, qu’il a pu investir, s’il n’a pas pu bénéficier de complicités ou de personnes qui auraient agi sur le même type d’actes », a souligné le colonel.
Deux homicides familiaux également reconnus
Dans ses mémoires, Jacques Leveugle a par ailleurs consigné le meurtre de sa mère en 1974, alors que celle-ci souffrait d’un « cancer en phase terminale », l’obligeant à revenir à son chevet, à Maisons-Laffitte (Yvelines), alors qu’il vivait en Algérie. « La constatant particulièrement affaiblie, il a décidé d’abréger ses souffrances et l’a étouffée avec un coussin », a rapporté Etienne Manteaux.
Le suspect a également relaté le meurtre de sa tante, la sœur de sa mère, en 1992. Agée de 92 ans, elle « souffrait d’une maladie grave » et, alors qu’elle le suppliait « de rester plus longtemps » à son chevet, « il a fait le choix de lui donner la mort », a rapporté le procureur. Jacques Leveugle l’aurait alors étouffée, elle aussi, dans son sommeil avec un coussin. Le médecin qui s’est rendu sur place pour constater le décès n’a pas conclu à un homicide : la victime a été « inhumée de façon classique », a précisé le procureur.
Jacques Leveugle « a admis son passage à l’acte » : une enquête distincte de celle sur les viols et agressions sexuelles a été ouverte pour ces deux homicides. Le prévenu « légitime son passage à l’acte en considérant qu’il aimerait bien qu’on lui fasse la même chose s’il se trouvait dans cette situation de fin de vie », a encore expliqué le magistrat.
Une vie professionnelle en contact permanent avec des enfants et adolescents
Le procureur est revenu en détails sur la vie de Jacques Leveugle. L’homme est né en juin 1946 à Annecy (Haute-Savoie), a fait des études, « mais n’est jamais allé au bout de ses projets ». Il a fait deux ans de prépa littéraire hypokhâgne-khâgne, « mais n’est pas allé au terme ». « Il voulait devenir professeur, mais n’a jamais obtenu le titre officiel d’enseignant, a fait une formation d’éducateur spécialisé, mais qu’il n’a pas véritablement menée à terme, une formation d’infirmier qu’il n’a pas amenée à terme », a énuméré le procureur.
Il a ensuite oscillé entre les fonctions d’éducateur et d’enseignant. Il prodiguait « du soutien scolaire » et encadrait « beaucoup de camps de jeunesse », comme « des séjours éducatifs d’enfants délinquants en Allemagne », sillonnant le monde à travers huit pays référencés dans ses mémoires : l’Allemagne, la Suisse, le Maroc, le Niger, l’Algérie, les Philippines, l’Inde, la Colombie et la France, et spécifiquement la Nouvelle-Calédonie. Il a relaté les relations sexuelles qu’il a eues avec des mineurs tout au long de ses déplacements.
Un homme qui se décrit comme un « boy lover », usant de « contraintes morales » sur ses victimes
Jacques Leveugle, qui se décrit dans ses textes comme « un boy lover », se voyait « comme un Grec antique formant de jeunes éphèbes », a rapporté le procureur. « Cultivé et charismatique », il prenait ces jeunes sous son aile et procédait par « séduction intellectuelle du mineur, et [pour le] côté sexuel, l’approche se fait ensuite par le rire », a continué le magistrat.
« Il n’y a jamais eu de violence commise. On est vraiment sur des contraintes morales », a renchéri le colonel Serge Procédès, évoquant « un cas d’école de sérialité ».
Si vous êtes un enfant en danger ou un adulte témoin d’une situation où un enfant est victime de violences sexuelles, physiques ou psychologiques, ou si vous souhaitez demander conseil, il existe un numéro national d’accueil téléphonique, confidentiel et gratuit : le 119 (ouvert 24h/24, 7j/7, numéro non visible sur les factures de téléphone, possibilité d’envoyer un message écrit au 119 via le formulaire à remplir en ligne ou d’entrer en relation via un tchat en ligne : allo119.gouv.fr). Pour les personnes sourdes et malentendantes, un dispositif spécifique est disponible sur le site allo 119.