Publié le 10/02/2026 19:13

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Une image d'un CRS frappant un manifestant captée par une caméra de vidéosurveillance dans un restaurant Burger King, le 1er décembre 2018, à Paris. (FRANCE TELEVISIONS)

Une image d’un CRS frappant un manifestant captée par une caméra de vidéosurveillance dans un restaurant Burger King, le 1er décembre 2018, à Paris. (FRANCE TELEVISIONS)

Lors de cette deuxième journée d’audience, la stratégie de la défense s’est précisée. Aucun des huit CRS auditionnés n’a présenté d’excuses aux parties civiles.

« J’aimerais bien avoir des excuses de ma haute hiérarchie. C’est eux les responsables », lâche Raphaël A. vêtu, comme ses collègues, d’une chemise blanche et d’une cravate noire, mardi 10 février, au tribunal correctionnel de Paris. Au fil des auditions des huit CRS inculpés pour « violences volontaires aggravées », la stratégie de la défense se dessine. Ils comparaissent pour avoir passé à tabac des manifestants participant au mouvement des gilets jaunes réfugiés dans un Burger King de la capitale, le 1er décembre 2018. Le neuvième CRS jugé est absent, depuis l’ouverture du procès lundi, pour des raisons médicales et familiales.

Comme Raphaël A., tous les prévenus présents reconnaissent certains gestes « inadaptés » qu’ils justifient par un contexte « insurrectionnel » et un « épuisement ». Ils remettent ainsi en cause leur hiérarchie, qu’ils considèrent responsable de l’absence de relais et de soutien sur le terrain, ce jour-là, à Paris. « Nos supérieurs, jusqu’à N+5, étaient face au Burger King et auraient pu nous dire d’arrêter », insiste le capitaine Jérôme P., policier depuis 32 ans, lieutenant à l’époque des faits.

« Nous étions épuisés et ils auraient dû relever notre unité depuis un moment. Notre compagnie a été envoyée sur le front », déplore le brigadier-chef Olivier P., crâne rasé et lunettes de vue. Lui aussi en veut à la Direction de l’ordre public et de la circulation (DOPC). « Nous n’avons jamais été formés pour travailler 13 heures d’affilée, à marcher 18 km dans la journée avec plus de 15 kg sur le dos, à supporter les projectiles et les gaz lacrymogènes tant d’heures d’affilée, à ne pas manger ou boire et ne pas se reposer, sans jamais être remplacés. »

« Pour moi, c’était inimaginable que des chefs nous laissent comme ça. »

Olivier P., brigadier-chef

devant le tribunal correctionnel de Paris

« Des excuses, je n’en dirai pas. J’ai fait mon boulot. Mais j’ai des regrets, beaucoup de regrets », répète celui qui est policier depuis 18 ans. L’intervention violente à l’origine de ce procès a duré moins de trois minutes et a été filmée. Olivier P. reconnaît avoir porté des coups à Nathan A., ainsi qu’à Manon et Maxime R., un couple violemment frappé au sol, mais explique avoir simplement voulu évacuer les manifestants au plus vite : « Ce n’étaient pas des coups pour blesser (…) mais j’ai eu un manque de lucidité. » Selon le policier, « ce jour-là, ce n’était pas du maintien de l’ordre, c’était l’insurrection ».

Le gardien de la paix Jérémie C., seul CRS filmé à l’étage du fast-food, reconnaît cinq coups de matraque et un coup de pied sur un manifestant non identifié. « Je suis un bon flic. (…) Ce jour-là, on a défendu nos collègues, on a défendu la France. On nous a demandé de faire dégager les personnes qui étaient à l’intérieur du Burger King. Pour moi, l’usage de la force était nécessaire pour leur faire quitter les lieux, mais pas proportionnel », déclare le grand brun barbu. « C’est un manque de professionnalisme, ça c’est sûr. Mais tout le monde nous a laissé tomber », lance le policier.

« Aucun flic ne devrait avoir à se dire : la police nationale n’en a rien à foutre de nous. »

Jérémie C., CRS

devant le tribunal correctionnel de Paris

« C’est ignoble et illégal de traiter un employé comme ça. Vous avez des collègues qui prennent des pavés dans la gueule, vous ne buvez pas, vous ne mangez pas, vous avez des kilos de matériel sur vous », ajoute-t-il. Comme lui, Fabio N., entendu la veille, avait aussi évoqué « la fatigue » et « la peur » et reconnu avoir « vrillé ». Durant les deux premières journées de ce procès qui doit durer en trois, aucun des huit CRS auditionnés n’a présenté d’excuses directes aux parties civiles.

Pour les parties civiles, les policiers adoptent une posture de « victimisation », malgré les violences constatées. Arié Alimi, avocat de deux gilets jaunes, s’indigne en marge de l’audience : « Les prévenus parlent d’usage disproportionné de la force, ce qui implique qu’ils reconnaissent les infractions et les violences. Mais en même temps, ils expliquent que c’était presque mérité et qu’ils n’avaient pas d’autre choix. » Selon lui, les CRS jugés ne font « preuve d’aucune empathie » et « ne voient pas les parties civiles comme des personnes », quand bien même celles-ci « n’avaient strictement commis aucune infraction ».

« On constate qu’ils ont été soutenus par leur hiérarchie après la garde à vue, ce qui montre que leur posture de victime est renforcée. Ils ne regrettent strictement rien et continuent de considérer que la hiérarchie leur a donné raison », affirme aussi l’avocat. Selon lui, la formation des CRS doit être questionnée ici : « Ils sont entraînés pour ne pas ressentir la douleur de l’autre et pour frapper si nécessaire. C’est ce qui s’est passé ce jour-là, car rien n’explique que neuf CRS soient rentrés comme un seul homme et aient frappé à plusieurs endroits alors qu’aucun ordre de matraquer n’a été donné. » L’audience se poursuit mardi soir avec l’audition des parties civiles. Elle reprendra jeudi pour une dernière journée.