Des marges « pas anormales », des doutes sur l’intérêt de l’octroi de mer ou sur l’efficacité du bouclier qualité prix : dans un avis rendu public ce mardi 10 février, l’Autorité de la concurrence décrypte les causes de la vie chère en Martinique. L’institution a été saisie par le gouvernement au sujet des « marges des grossistes-importateurs et des distributeurs de la chaine de distribution des produits alimentaires en Martinique ».
Des causes structurelles à la vie chère
Dans son avis d’une centaine de pages, l’Autorité de la concurrence revient ainsi sur les causes de la vie chère en Martinique, décortiquant la formation des prix et les marges de tous les acteurs du circuit de la distribution alimentaire sur le territoire. S’en suivent neuf recommandations pour réduire les effets du problème. En introduction, l’Autorité de la concurrence rappelle que les écarts de prix entre l’Hexagone et le département antillais continuent d’augmenter. « Selon l’Insee, on observait en 2022 un écart de prix moyen à la consommation de 13,8 % entre la Martinique et l’Hexagone, précise l’avis. Cet écart important ne cesse de croître (+ 4 points de pourcentage entre 2010 et 2022) et s’explique notamment en grande partie par la différence de prix des produits alimentaires qui représentent un des premiers postes de consommation des ménages (40,2% d’écart moyen pour ces produits). » Si cet avis se focalise sur la Martinique, il précise que ces écarts sont « similaires dans l’ensemble des territoires ultramarins », et qu’ils sont en grande partie liés à l’importation des biens de consommation.
L’une des raisons immuables de la cherté de la vie en Outre-mer, et en particulier en Martinique, repose sur la dépendance du territoire à l’Hexagone concernant les importations. La Martinique est un « marché étroit » rappelle l’avis soulignant dans le même temps les faibles relations économiques avec ses voisins caribéens. Cette situation met la Martinique dans une position de déficit commercial élevé, ce qui signifie que les importations sont bien plus importantes que les exportations, donc que les coûts sont plus élevés que les recettes. Ainsi, un même produit peut être soumis à près de quinze intermédiaires avant de se retrouver dans un rayon de supermarché martiniquais. Chaque intermédiaire pratiquant des marges, le prix du produit s’en retrouve d’autant augmenté.
« L’Autorité constate que l’activité de grossiste-importateur, pierre angulaire de l’approvisionnement en Martinique pour les produits de marque, est plus profitable que l’activité de distribution, avec un taux de valeur ajoutée près de deux fois supérieur. » L’avis s’arrête pendant de nombreuses pages sur l’analyse des marges réalisées et conclut de manière inattendue. « Sur la base des données qu’elle a été en mesure de collecter et d’analyser, l’Autorité estime que le niveau de marges pratiquées, par les grossistes-importateurs et des acteurs de la grande distribution intégrés actifs en Martinique, ne semble pas anormal. » Cependant, l’Autorité alerte sur le manque de transparence et avertit : « Les marges des distributeurs et des grossistes-importateurs doivent être interprétées avec prudence notamment du fait des facturations intragroupes qui permettent de répartir la marge totale liée à l’import et à la distribution sur le territoire martiniquais entre les différentes entités du groupe ».
Des outils qui ne fonctionnent pas pleinement
L’avis prend en compte les dispositifs de lutte contre la vie chère mis en place et en analyse les effets. Il est notamment question du bouclier qualité prix et du protocole d’objectifs et de moyens de lutte contre la vie chère signé en octobre 2024 entre l’Etat, la CTM, les élus locaux et tous les acteurs économiques.
Concernant le bouclier qualité prix par exemple, l’avis confirme la baisse des prix de 6000 références entre janvier et juillet 2025 suite à l’application de ce protocole. « L’Autorité constate toutefois que ce dispositif de lutte contre la vie chère est de nature à renchérir le prix des produits qui ne sont pas couverts par le celui-ci. » L’avis estime aussi que ces mécanismes pèsent plus fortement sur les petites surfaces alimentaires, que sur les hypermarchés. « Il conviendrait donc d’être vigilant sur les conséquences concrètes de ces mécanismes sur les plus petites surfaces afin que leur pérennité économique ne soit pas compromise », assure l’Autorité de la concurrence.
Les recommandations
Une fois les constats posés et analysés, l’Autorité de la concurrence préconise quelques actions pour contrôler la vie chère en Martinique. Dans un premier temps, « l’intégration régionale pourrait être un levier pour dépasser la contrainte liée à la taille réduite du marché local », estime l’avis. Cela permettrait de diminuer les coûts logistiques notamment liés au transport. L’Autorité de la concurrence souligne tout de même que la récente intégration de la Martinique à la Caricom constitue un « premier pas » intéressant.
Dans ces recommandations, l’avis revient également sur l’opacité des marges opérées par les importateurs et les distributeurs. Elle « recommande la mise en place d’un dispositif de recueil de ces données, pérenne et contraignant, permettant aux pouvoirs publics d’assurer un suivi régulier de l’évolution et de la structure des prix et des marges des grossistes-importateurs et des groupes de distribution martiniquais ».
Finalement, l’Autorité de la concurrence émet des doutes sur l’efficacité d’une taxe comme l’octroi de mer et recommande de « réexaminer les taux d’octroi de mer applicables aux produits importés et de les supprimer s’il n’existe pas d’équivalents dans la production locale », au motif que « sa contribution à la cherté de la vie dépasserait son effet mécanique sur les prix des produits de grande consommation ».
La vie chère est toujours au coeurs des préocupations des Martiniquais. Cela a d’ailleurs motivé la création du parti politique PLP (« pour le peuple »), issu du RPPRAC, le mouvement de contestation populaire né en septembre 2024. Ce nouveau parti présente d’ailleurs plusieurs candidats aux élections municipales du mois de mars 2026, signe que le sujet mobilise toujours. Si l’Autorité de la concurrence rend un avis uniquement consultatif sur les causes et les recommandations sur le dossier de la vie chère en Martinique, ce document sera sans doute une ressource importante, aussi bien pour le gouvernement que pour les Parlementaires dans le cadre de la loi vie chère qui devrait être présentée dans les prochaines semaines.