À califourchon sur leur balai, coiffées de grands chapeaux noirs, elles tournoient dans la nuit, éclatent d’un rire sardonique, ou font mijoter une potion dans un chaudron de fer. Voici les images que nous évoquent, presque unanimement, le mot « sorcière ». Des contes de fées à la saga Harry Potter, ce folklore populaire qui fascine petits et grands nous fait cependant oublier l’histoire vraie.
Alors que l’exposition « Sorcières » présentée au musée de Pont-Aven de juin à novembre derniers se focalisait en particulier sur le XIXe siècle et la représentation des sorcières dans l’art, celle du château des ducs de Bretagne se concentre, de l’Antiquité à nos jours, sur « la réalité historique qui se cache derrière cet imaginaire que nous connaissons tous », explique la commissaire Krystel Gualdé, directrice scientifique du musée d’Histoire de Nantes.
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« La sorcière a servi de figure expiatoire, de bouc émissaire. »
Krystel Gualdé
En Europe, des dizaines de milliers de personnes, dont environ 75 % de femmes, ont été exécutées pour sorcellerie entre le Moyen Âge et le XVIIIe siècle – avec un paroxysme atteint au XVIIe qui a vu flamber le plus grand nombre de bûchers. « Cette persécution tire ses origines d’une série de crises politiques, religieuses et sociétales, d’épidémies… La sorcière a servi de figure expiatoire, de bouc émissaire ».

Marcantonio Raimondi, La Carcasse, vers 1520 – 1527
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Gravure au burin, 1er état • 30 × 54,5 cm • Coll. école nationale supérieure des Beaux-Arts (ENSBA), Paris • © Musée du Petit Palais, Paris Inventaire / AKG Images / Presse
Malgré l’angle historique, les amateurs d’art ne seront pas déçus. Carte des bûchers, films d’animation, chaudrons, archives de procès, herbes et pierres se mêlent dans ce parcours à des sculptures de diables et des gargouilles du Moyen Âge, des ouvrages enluminés, des copies de gravures d’Albrecht Dürer et d’Albrecht Altdorfer, ainsi que de nombreuses peintures.
Parmi elles, un rare et exceptionnel ensemble de tableaux flamands et allemands du XVIIe siècle, figurant des réunions démoniaques de sorcières : les fameux sabbats. Ces œuvres, qui grouillent de monstres surréalistes héritiers de Jérôme Bosch, d’ossements, de balais, de chauve-souris et autres détails effrayants saisis à la lueur des torches ou d’un croissant de lune, « sont destinées à faire peur et participent à renforcer les croyances au sein de la société ».

Claes Nicolae Jacobsz van der Heck, Scène de Sabbat, vers 1635
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Huile sur bois • Coll. et © Musée-Hôtel Bertrand, Châteauroux © Musée-Hôtel Bertrand, Châteauroux
En guise d’introduction, une vaste installation immersive a été concoctée, dans laquelle s’entremêlent notamment une forêt magique à arpenter, peinte par l’artiste contemporaine Salomé Fauc, des animaux nocturnes naturalisés selon un étrange rituel par Annette Messager, et des bruits de nature (corbeaux, chouettes…), enregistrés dans la campagne bretonne. Cette entrée dans le domaine marginal et mystérieux de la forêt, associée traditionnellement aux sorcières, interroge face à la beauté naturelle de ce qui fut longtemps considéré comme inquiétant et diabolique.
Des siècles d’accusations à l’encontre des femmes
Dans l’Antiquité gréco-romaine, la magie était pratiquée au quotidien, comme en témoignent herbes, gemmes, amulettes et figurines. Mais, déjà, une image négative influencée par la misogynie se dessine : les magiciennes Circé et Médée sont des femmes fatales qui entraînent les hommes à leur perte, tandis qu’Horace décrit une sorcière âgée, effrayante, « pâle à faire peur » dans son manteau noir. Avec le christianisme, la femme, dite responsable du péché originel, devient encore plus étroitement associée à la tentation et au mal, comme le montrent les miniatures représentant un serpent à tête d’Ève. Issu du latin sortiarus (« jeteur de sorts »), le mot « sorcière » se met peu à peu à désigner une femme maléfique, dotée de pouvoirs surnaturels résultant d’un pacte avec le Diable.

Ulrich Molitor, Un traité sur les sorcières : De Laniis et pythonicis mulieribus tractatus, 1489
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Coll. Bibliothèque nationale de France, Paris • © BnF
« Quoi qu’elle fasse, quel que soit son âge ou son physique, la femme est toujours coupable, toujours suspecte. »
Krystel Gualdé
Aux XIIe et XIIIe siècles, l’Église est menacée par des mouvements concurrents ou qui dénoncent ses pratiques. Pour se renforcer, elle désigne ses ennemis comme hérétiques – ceux qui vouent un culte au Diable. Parmi eux, la sorcellerie, qui serait une secte diabolique visant à renverser l’ordre de Dieu sur Terre. « En général, les femmes accusées ne pratiquent aucune magie. Il n’y a jamais eu un seul flagrant délit de sabbat. On les accuse de crimes imaginaires qu’on considère comme véridiques », indique la commissaire.
« On dit d’elles qu’elles enlèvent des bébés pour les manger ou en faire des onguents. On va leur reprocher leur liberté sexuelle, d’avoir des connaissances et des pratiques indépendantes, non contrôlées… Elles sont accusées de tous les maux. Pas seulement de séduction ou de meurtre, mais de faire tourner le lait des vaches, ou de faire tomber la grêle. »
Des procès aux bûchers

Hans Baldung Grien, Les Sorcières, 1510
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Gravure sur bois : une planche de trait noir, une planche de teinte grise • 37,7 × 26 cm • Coll. musée du Louvre, Paris • © Giancarlo Costa / Bridgeman Images / Presse
La femme étant considérée comme inférieure, mineure, il est facile de lui faire porter le chapeau. À partir de 1487, le crime de sorcellerie est définitivement féminisé, et associé aux charmes féminins, comme l’attestent de nombreuses œuvres, telles que Circé nue par Francesco Furini (XVIIe siècle). « Mais on se méfie tout autant de la laideur et de la vieillesse. Quoi qu’elle fasse, quel que soit son âge ou son physique, la femme est toujours coupable, toujours suspecte. »
Tache de naissance prise pour une « marque du Diable », activité de guérisseuse, célibat… Un rien suffit à tomber entre les filets de l’Inquisition. Suite à une dénonciation, l’accusée subit un procès au cours duquel elle est torturée dans le but de la faire avouer, et se terminant presque toujours par le bûcher. Souvent, la délation sert à se débarrasser d’une rivale – celle qui fait de l’œil au mari, empêche d’obtenir un héritage… Les exécutions, qui rassemblent parfois 1 000 personnes, sont par ailleurs des aubaines économiques pour les aubergistes comme pour les juges et les bourreaux qui se partagent les biens de la victime.
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Une évolution des représentations à partir du XIXe siècle
Lorsque sa favorite, Madame de Montespan, est soupçonnée d’appartenir à des sectes de magie noire, le roi Louis XIV met fin par ordonnance à la criminalisation de la sorcellerie en 1682. En 1862, le pamphlet de Jules Michelet, La Sorcière, renverse le concept : il décrit cette dernière comme une femme puissante, proche de la nature, rebelle au patriarcat, incarnant le pouvoir du peuple et la lutte contre la monarchie. Une image positive qui finit par s’imposer.

Théodore Chassériau, Macbeth et les trois sorcières, 1855
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Huile sur bois • 70 × 92 cm • Coll. musée d’Orsay, Paris • © Bridgeman Images / Presse
Dans l’iconographie, les sorcières deviennent plus subtiles, associées à la séduction du mystère plutôt qu’au mal. Une belle salle présente ce glissement progressif, teinté de romantisme, de Macbeth et les trois sorcières de Théodore Chassériau (1855) à un chef-d’œuvre du préraphaélite John William Waterhouse : Circé, la magicienne (1911). Une femme à la sensualité discrète, tenant pensivement une baguette, assise devant de mystérieux schémas et un flacon rempli d’un élixir, face à des fauves qui semblent hypnotisés…
L’exposition de Pont-Aven développait aussi une facette plus sombre du XIXe siècle, ici absente : les « nouvelles sorcières » de cette époque très misogyne, que furent les vitrioleuses, les pétroleuses (qui n’étaient en réalité qu’un mythe et un instrument de propagande anti-communarde), les avorteuses, ou encore les « hystériques », victimes de médecins tortionnaires. En un mot, toutes celles qui ne se conformaient pas à la douceur et la soumission attendues.

À l’exposition « Sorcières » au Château des ducs de Bretagne – musée d’histoire de Nantes, le spectateur se balade dans une forêt immersive en papier pensée par Salomé Fauc, 2026
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Complémentaire à sa sœur de Pont-Aven, celle de Nantes se termine notamment par des photographies de manifestations féministes où les participantes sont déguisées en sorcières, afin de marquer à la fois la stigmatisation subie par les femmes et la célébration de femmes rebelles et indépendantes. La fin d’un parcours dense et passionnant, à la résonance particulière en ces temps troublés, où (notamment aux États-Unis) les violences à l’encontre de boucs émissaires accusés de crimes imaginaires viennent réveiller les vieux démons de l’histoire…
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Du 7 février 2026 au 28 juin 2026
Château des ducs de Bretagne – musée d’histoire de Nantes • 4 Place Marc Elder • 44000 Nantes
www.chateaunantes.fr