Des larmes tatouées pour Axel

Le couple n’a jamais voulu voir de psy. « On s’est renfermés, on n’a pas envie de partager notre malheur. Qui peut comprendre ? On parle d’Axel entre nous, de sa joie de vivre, de sa gentillesse, on a eu la chance d’avoir un tel prince, mais la tristesse revient vite et on en veut au chauffeur du camion. Nos filles nous tiennent pour qu’on ne commette pas le pire, mais même avec elles, on ne parle pas d’Axel, ça les fait trop souffrir. »

Yoni Havy avait 17 ans (en haut à gauche) ; Axel Bianchetti avait 16 ans (à droite) et Bastien Coupeau était âgé de 18 ans (en bas à gauche).

Yoni Havy avait 17 ans (en haut à gauche) ; Axel Bianchetti avait 16 ans (à droite) et Bastien Coupeau était âgé de 18 ans (en bas à gauche).

PHOTOS FOURNIES PAR LES FAMILLES

Isabelle et Christophe ont trouvé une maigre échappatoire : quitter Marennes pour la Corse en 2022. « On a tout planté, la Charente-Maritime nous a porté malheur, il fallait partir loin. Ici, personne ne nous connaît. On aurait dû le faire plus tôt et rien ne serait arrivé », culpabilise le papa, qui regrette aussi de n’avoir pas fait un bisou à son fils comme il le faisait chaque matin, ce sale 11 février. « La dernière fois que je l’ai embrassé, c’était sur son dernier lit. »

« La dernière fois que je l’ai embrassé, c’était sur son dernier lit »

Chez eux, il y a des photos d’Axel partout – « sa mémoire doit rester intacte ». Pour son anniversaire, le 22 décembre, la famille allume des bougies, « mais on ne souffle plus aucun anniversaire ». Même si Christophe ne chasse ni ne pêche plus comme il le faisait avec son fils, il a sa façon de le garder vivant. « Je me suis fait tatouer son prénom sur mon sourcil droit, tout ce que je vois, c’est pour lui. » Ce 11 février 2026, comme chaque année, il se fera tatouer une dixième larme sur la joue « pour qu’Axel existe sur moi ».

Yoni restera « l’ado de la maison »

Alexandra Moreau a offert ses cadeaux d’anniversaire à son aîné dans son cercueil. Yoni Havy avait eu 17 ans la veille de sa mort mais, pour elle, « ce sera toujours l’ado de la maison ». Quatre mois après l’accident, elle déménageait dans Rochefort. « C’était trop dur. Quand j’ai vendu ma voiture aussi j’ai eu du mal, car c’était la dernière dans laquelle Yoni était monté. » Même la tombe de Yoni, Alexandra ne l’a pas supportée. « J’y allais tout le temps, je l’ai finalement fait incinérer. »

« Si on n’accepte pas l’inacceptable, on sombre. C’est la résilience »

Pour remonter la pente, cette maman a vu le psy trois fois par semaine pendant trois ans. « Le boulot, mes deux autres enfants, Luigi mon mari m’ont aidée à tenir. Jusque-là, je culpabilisais. Ce 11 février, Yoni avait mal à la gorge et ne voulait pas aller en cours. J’aurais dû le garder. Je me suis refait le film, mais la fin est toujours la même. Soit on se torture, soit c’est le destin. Si on n’accepte pas l’inacceptable, on sombre. C’est la résilience », explique Alexandra.

Bien sûr, elle a son chagrin, « pas le même qu’au début, mais je pense à Yoni tous les jours », confie celle qui a des photos de son fils partout dans la maison, jusque sur son mug. « Je ne veux pas qu’on l’oublie, il manquera toujours dans la maison. Même à Noël ce n’est plus pareil. » Morgane et Mathis, internes à Surgères comme leur frère, n’ont jamais pris le car.

Le car scolaire a été littéralement cisaillé sur toute sa longueur par la ridelle du camion Eiffage qui était restée à l’horizontale.

Le car scolaire a été littéralement cisaillé sur toute sa longueur par la ridelle du camion Eiffage qui était restée à l’horizontale.

Archives XAVIER LÉOTY / SUD OUEST

Avec « Yoni » tatoué dans le dos « côté cœur », avec ses dates de naissance et de décès et une horloge affichant l’heure de l’accident, Alexandra l’imagine aujourd’hui. « Il serait déjà papa, peut-être divorcé même ! Car il plaisait aux filles. Il adorait aller en CAP menuiserie à Surgères. Mais avant, il allait à l’école pour draguer », réussit-elle à plaisanter à propos de son Yoni, « gentil et déconneur ».

« Bastien, c’était comme mon bébé »

Bastien, c’était le dernier de la famille Coupeau. Anthony et Mathieu, ses frères, le protégeaient. Les deux tuteurs avaient déjà perdu père et mère, il a fallu encore que Bastien leur soit arraché à l’âge de 18 ans. « On avait 17 ans d’écart. C’était comme mon bébé, je m’en occupais », explique Anthony, tout en douceur.

Lui aussi a culpabilisé au décès de son frère. « Au début, je l’amenais au lycée mais, à cause de mon travail, il a dû prendre le bus. » Il a été dévasté et a attendu le procès pendant six ans, sans résultat. Anthony reste dans la peine. « Quand je croise un car ou un camion Eiffage, ça me touche. Comme quand j’écoute des chansons tristes. »

Anthony Coupeau se plonge avec émotion dans les photos de Bastien, son frère disparu, aux côtés de son épouse, Jacqueline.

Anthony Coupeau se plonge avec émotion dans les photos de Bastien, son frère disparu, aux côtés de son épouse, Jacqueline.

KHARINNE CHAROV / SO

Pendant deux ans, il n’a pu ouvrir la chambre de Bastien. « J’avais sorti la poignée et mis une bibliothèque devant la porte. » C’est Jacqueline, son épouse, qui a commencé à la vider et à mettre les souvenirs de côté. Anthony n’y entrait toujours pas. Puis, elle l’a redécorée pour aider son mari. « Aujourd’hui, c’est notre chambre. Ça a pris dix ans. » Bastien y figure en bonne place, son visage sculpté dans un rondin de bois. « Il est avec nous », raconte Anthony, qui a toujours un pincement quand il doit appeler un de ses gendres, Bastien, et fêter l’anniversaire d’un petit-fils le 27 janvier. « C’est la date de naissance de Bastien et je me demande qui il serait aujourd’hui. »

Pour avancer, Anthony aimerait s’installer au Canada. « Ici, tout me rappelle Bastien, partir me ferait du bien », explique celui qui ne peut toujours pas regarder des vidéos de son petit frère. Même dix ans après son décès.