Sur l’Esplanade des Invalides, une foule dense est assemblée sous une myriade de drapeaux multicolores, flottant au vent. Sous une tente jaune, deux hommes en combinaison blanche de protection et masques hygiéniques remplissent des verres d’un liquide jaune fluo. “Tenez ! Buvez ! Cocktails aux pesticides !”, lance l’un d’eux. “Non, non ne buvez pas !” se ravise-t-il face à un curieux n’ayant pas saisi la plaisanterie.  

Le Pesti Bar propose un large choix de "cocktails aux pesticides"

Le Pesti Bar propose un large choix de « cocktails aux pesticides ». © David Rich

Mercredi 11 février, quelques centaines de manifestants ont répondu présent pour exprimer leur opposition à la controversée loi Duplomb. Une “aberration écologique”, “pro-pesticide”, “dangereuse pour la santé” fustigent tour à tour les intervenants au micro.

Depuis plusieurs mois, ce texte, porté par les députés LR et UDI Laurent Duplomb et Franck Menonville, cristallise la colère des organisations environnementales et bien au-delà. Une pétition citoyenne contre ce texte, déposée à l’été sur le site de l’Assemblée nationale, a battu un record de signatures, forçant les députés à y consacrer mercredi un débat public. Une première en France pour une pétition.

Une “fausse solution” pour l’agriculture 

La manifestation était organisée par un collectif de plus de 80 associations écologistes, syndicales, scientifiques ou bien encore agricoles. Car si les deux premiers syndicats de ce secteur (FNSEA et Coordination rurale) se sont prononcés en faveur de la loi, tous ne partagent pas ce point de vue.  

“L’acétamipride est non seulement un pesticide cancérigène, dangereux pour la santé humaine et l’environnement, mais son retour ne résoudrait en rien les problèmes de l’énorme majorité des agricultures” assène Matthieu Courgeau.  

Cet éleveur de vaches laitières a fait le déplacement depuis la Vendée pour exprimer son opposition au texte. Avec son collectif “Nourrir”, regroupant 54 organisations citoyennes et du monde agricoles, il se mobilise depuis des mois.  

Matthieu Courgeau, éleveur laitier vendéen, à la manifestation

Matthieu Courgeau, éleveur laitier vendéen, à la manifestation. © David Rich

Protection ou mise en danger ? 

Pour ses auteurs, la loi Duplomb vise à « lever les contraintes à l’exercice du métier d’agriculteur » menacé par la concurrence déloyale de pays aux normes plus permissives que la France, y compris en Europe. Pour ce faire, les deux députés à l’origine du texte, eux mêmes exploitant laitier et agriculteur, souhaitaient introduire des dérogations pour permettre l’utilisation de pesticides interdits, notamment l’acétamipride, par certaines filières.

Ces dérogations, jugées trop larges, ont été censurées par le Conseil constitutionnel. Mais plusieurs autres mesures controversées, permettant l’expansion des élevages industriels ou facilitant le stockage de l’eau en mégabassines, ont été maintenues dans la version finale du texte, adoptée le 8 juillet 2025 puis promulguée le 11 août.  

Et les deux députés ne comptent pas en rester là. Début février, ils ont déposé une nouvelle proposition de loi plus restrictive pour réintroduire deux pesticides, (acétamipride et flupyradifurone), dans des filières spécifiques dont la betterave, noisette, cerise et pomme de terre pour éviter une nouvelle censure constitutionnelle.

Un sentiment d’abandon du gouvernement

Pour Mathieu Courgeau, les deux députés font fausse route :“La question à traiter avant tout est le revenu des agriculteurs : les marges avec la grande distribution et la concurrence avec les pays étrangers. Or on a le sentiment que ces sujets sont abandonnés par le gouvernement”, reprend le coprésident du collectif « Nourrir ».

L’agriculteur de 40 ans, qui a fait le choix du bio, déplore la suppression de l’aide d’État soutenant la filière, abrogée en 2025 : « On nous signe des accords de libre-échange, alors que nous, nous défendons une agriculture locale, à taille humaine qui protège l’environnement” explique-t-il.  

Un sujet auquel Annette se dit très sensible. Cette mère de famille est venue accompagnée de sa fille Rose âgée de neuf ans. “Ma fille est très attachée à la vie animale, elle veut être vétérinaire. Je m’inquiète aussi pour son futur, les risques des pesticides pour sa santé… Ce genre d’évènement permet de retrouver le monde paysan, de faire converger les luttes”, se réjouit-elle.  

Annette et sa fille Rose, neuf ans

Annette et sa fille Rose, neuf ans. © David Rich

Large opposition 

Cette convergence des luttes s’est cristallisée à l’été autour de la pétition « Non à la loi Duplomb » lancée par Éleonore Pattery, une jeune bordelaise de 23 ans. Postée sur la plateforme de l’Assemblée nationale le 10 juillet 2025, soit deux jours après l’adoption de la loi, elle a rapidement dépassé le seuil des 500 000 signatures requis pour que soit organisé un débat parlementaire public. Une première depuis la mise en place de la plateforme en 2020, qui abrite pourtant quelque 1 600 pétitions. 

Un débat strictement symbolique, sans vote, mais qui acte la forte mobilisation contre le texte. La pétition a depuis dépassé les 2 millions de signatures.  

La manifestation aux Invalides a été organisé le jour de ce débat dont les manifestants ne semblent rien attendre. Certains parlementaires sont venus leur témoigner leur soutien avant de se rendre à l’Assemblée. Parmi eux Delphine Batho, ancienne ministre de l’Écologie sous François Hollande. “Ce débat malheureusement est sans vote. Mais c’est la société civile qui l’a imposé et ce qui s’est passé autour de la loi Duplomb est inédit en France” souligne la députée écologiste de la 2e circonscription des Deux-Sèvres. C’est l’amorce, à mes yeux, d’un mouvement irréversible de prise de conscience sur les enjeux de la santé environnementale et du refus de l’empoisonnement alimentaire”.  

Matthieu Courgeau espère, quant à lui, que ce “réveil” sera pris en compte par le gouvernement. “La voix des deux millions de signataires doit peser et pas juste sur un débat. Elle doit être un début pour changer les politiques agricoles de ce pays”.