“Tout le monde est fasciné par Starlink. Je suis super content. Mais si vous êtes lucides, Monsieur Musk est probablement l’une des personnes au monde qui a reçu le plus de milliards de dollars des contribuables américains pour être subventionné. Je veux dire, Elon Musk est avant tout une personne sur-subventionnée par les agences fédérales américaines. Bonne nouvelle ! Cela le rend super innovant.”

Voilà la déclaration d’Emmanuel Macron, relayée sur X/Twitter le 11 février 2026, qui a mis le feu aux poudres. Evidemment, Elon Musk n’a pas tardé à répondre. Le patron de Tesla et SpaceX a rétorqué que l’ensemble des financements publics reçus par ses entreprises ne représentait “qu’environ 1 % de la valeur combinée” de celles-ci, pointant au passage les concurrents aérospatiaux américains et européens dont les subventions dépasseraient “100 % de leur valeur”.

Qui dit vrai ? Nous avons passé les chiffres au crible.

38 milliards de dollars : le chiffre de référence Elon Musk Drogues© Joshua Sukoff / Shutterstock.com

Le point de départ de notre analyse est l’enquête publiée en février 2025 par le Washington Post, considérée comme l’analyse la plus complète à ce jour. S’appuyant sur les données de USAspending.gov, du Federal Procurement Data System et de l’organisation Good Jobs First, le quotidien américain a établi que les entreprises d’Elon Musk avaient reçu au moins 38 milliards de dollars en contrats gouvernementaux, prêts, subventions et crédits d’impôt depuis 2003.

Quelques repères temporels permettent de mesurer l’accélération du phénomène : les deux tiers de ces 38 milliards ont été alloués au cours des cinq dernières années seulement. En 2024, les gouvernements fédéral et locaux ont engagé au moins 6,3 milliards de dollars pour les entreprises d’ Elon Musk, un record historique. Et le montant réel est probablement supérieur puisque l’analyse n’inclut pas les contrats classifiés de défense et de renseignement.

Une analyse séparée d’ABC News, portant sur la dernière décennie uniquement, arrive à un total de 18 milliards de dollars de contrats fédéraux pour SpaceX et Tesla combinés. Les deux chiffres ne se contredisent pas : le premier couvre vingt ans et intègre davantage de catégories (prêts, crédits d’impôt locaux), quand le second se concentre sur les contrats fédéraux récents.

En résumé

L’affirmation d’Emmanuel Macron selon laquelle Elon Musk a “reçu des milliards de dollars des contribuables américains” est factuellement vraie. Le montant documenté s’élève à au moins 38 milliards de dollars sur vingt ans, avec une accélération marquée ces dernières années.

SpaceX : le gros du gâteau Falcon 9 Lancement© SpaceX

La grande majorité des fonds publics reçus par les entreprises d’Elon Musk est concentrée sur SpaceX, qui est devenu un partenaire incontournable de la NASA et du Département de la Défense américain.

Les contrats NASA

La relation entre SpaceX et la NASA est ancienne. Dès 2006, avant même le premier lancement réussi de la fusée Falcon 1, la NASA a attribué un contrat de 278 millions de dollars à la jeune entreprise dans le cadre de son programme Commercial Orbital Transportation Services (COTS). Ce contrat initial a été décisif : selon plusieurs experts du secteur spatial, sans le soutien de la NASA à ce moment critique, SpaceX aurait vraisemblablement fait faillite.

Depuis, les contrats se sont multipliés. Le programme de ravitaillement de la Station spatiale internationale (CRS-2), signé en 2016, totalise à lui seul 3 milliards de dollars d’obligations, avec un plafond contractuel de 14 milliards jusqu’en 2030. Le contrat Artemis pour le retour d’humains sur la Lune représente 2,89 milliards de dollars, avec des obligations pouvant atteindre 4,4 milliards. Plus récemment, la NASA a confié à SpaceX le développement d’un véhicule de désorbitage de l’ISS, prévu pour 2030, pour un montant de 843 millions de dollars.

Au total, la NASA a versé à SpaceX environ 14,9 milliards de dollars pour ses différentes missions spatiales.

Les contrats de défense et de renseignement

Le volet militaire est tout aussi massif, et en forte croissance. En avril 2025, SpaceX a décroché un contrat du Pentagone de 5,9 milliards de dollars pour 28 missions de lancement de sécurité nationale jusqu’en 2029, dans le cadre du programme Phase 3 National Security Space Launch de la Space Force. En 2024, neuf lancements supplémentaires avaient déjà été attribués pour 733,5 millions de dollars. En 2025, 845 millions sont venus s’y ajouter.

Le programme Starshield, la déclinaison militaire de Starlink, représente un autre poste majeur. En 2021, un contrat classifié de 1,8 milliard de dollars a été signé avec le National Reconnaissance Office, l’agence américaine responsable des satellites espions, pour développer des centaines de satellites à usage militaire. Un accord-cadre avec le Département de la Défense pour l’accès au réseau Starlink (sobrement baptisé BADASS) prévoit un potentiel d’un milliard de dollars supplémentaire jusqu’en 2027.

Gwynne Shotwell, la CEO de SpaceX, a elle-même déclaré en 2024 que l’entreprise détenait 22 milliards de dollars en contrats gouvernementaux. Et le pipeline ne se tarit pas : 52 contrats fédéraux actifs totalisent 11,8 milliards de dollars supplémentaires à venir dans les prochaines années.

Tesla : un modèle bâti sur les aides publiques Tesla Model Y (1)© Tesla

Si SpaceX domine en volume, Tesla a, elle aussi, largement bénéficié de l’argent public, sous des formes différentes mais tout aussi déterminantes pour sa survie et sa croissance.

Le prêt qui a tout changé

En 2010, alors que Tesla était au bord de la faillite, Elon Musk s’est personnellement impliqué pour obtenir un prêt de 465 millions de dollars du Département de l’Énergie américain, dans le cadre de l’Advanced Technology Vehicles Manufacturing Loan Program. Selon le Washington Post, Elon Musk tenait des briefings quotidiens avec ses dirigeants sur les dossiers administratifs et passait des heures avec l’agent chargé du prêt. Ce financement a permis à Tesla de lancer la Model S et d’étendre sa production.

Elon Musk a remboursé ce prêt en 2013, neuf ans avant l’échéance, générant même un profit pour le contribuable. C’est un fait qu’il met régulièrement en avant. Mais pour replacer les choses en contexte, rappelons que Ford a reçu 5,9 milliards de dollars et Nissan 1,6 milliard dans le cadre du même programme.

Les crédits réglementaires : 11,4 milliards de dollars

C’est sans doute le mécanisme le plus méconnu et le plus déterminant pour Tesla. En vertu de la réglementation environnementale américaine, les constructeurs automobiles qui ne respectent pas les standards d’émissions doivent acheter des crédits à ceux qui les dépassent. Tesla, en tant que constructeur 100 % électrique, accumule ces crédits et les revend à ses concurrents.

Selon les filings SEC de Tesla, l’entreprise a engrangé 11,4 milliards de dollars grâce à la vente de ces crédits réglementaires depuis 2014. Ce chiffre a pris une importance croissante dans le chiffres d’affaires de l’entreprise : les crédits représentent désormais environ un tiers des profits de Tesla, selon le Washington Post.

L’impact est encore plus frappant quand on regarde certaines années en détail. En 2020, sans les revenus des crédits réglementaires, Tesla aurait affiché une perte de 700 millions de dollars au lieu du bénéfice de 862 millions annoncé. Gordon Johnson, analyste chez GLJ Research, ne mâche d’ailleurs pas ses mots : selon lui, “ces ventes de crédits réglementaires sont la raison pour laquelle Tesla existe encore aujourd’hui.”

Nuance importante : le gouvernement ne verse pas directement cet argent à Tesla. Ce sont d’autres constructeurs qui paient. Mais c’est bien la réglementation fédérale et étatique qui crée ce marché artificiel et permet à Tesla de monétiser ces crédits.

Avec la suppression récente des pénalités CAFE dans le cadre du “Big Beautiful Bill” républicain, cette manne devrait d’ailleurs se tarir : les analystes de William Blair and Co. estiment que les revenus de crédits réglementaires chuteront de 75 % en 2026 avant de disparaître complètement en 2027.

Les cadeaux fiscaux des États

Tesla a également bénéficié de packages d’incitations fiscales massifs de la part de plusieurs États américains, dans le cadre de la compétition entre territoires pour attirer ses usines.

Le plus emblématique est le deal avec le Nevada. En 2014, l’État a accordé un package de 1,3 milliard de dollars d’avantages fiscaux pour la construction de la Gigafactory près de Reno : 725 millions de dollars d’exemptions de taxe sur les ventes pendant 20 ans, plus de 300 millions d’exemptions sur les charges sociales et impôts divers, et des tarifs préférentiels sur l’électricité pendant huit ans. En 2023, le Nevada a ajouté 330 millions de dollars d’exonérations supplémentaires pour l’extension de la Gigafactory, portant le total des avantages consentis par le seul État du Nevada à environ 1,6 milliard de dollars.

L’État de New York a, de son côté, fourni 750 millions de dollars en installations et équipements pour l’usine SolarCity (filiale de Tesla) à Buffalo. Le Texas a accordé plus de 60 millions de dollars d’avantages fiscaux pour la Gigafactory d’Austin. La Californie y a ajouté des dizaines de millions en exemptions de taxes et programmes de formation.

Le crédit d’impôt véhicule électrique

Enfin, les acheteurs de Tesla ont bénéficié pendant des années d’un crédit d’impôt fédéral de 4 000 à 7 500 dollars par véhicule. Techniquement, c’est l’acheteur qui reçoit le crédit, pas Tesla. Mais en abaissant significativement le prix de vente effectif, ce dispositif a directement stimulé les ventes de l’entreprise à un moment où les véhicules électriques peinaient à s’imposer face aux motorisations thermiques.

Starlink et la prochaine vague de subventions Starlink Reseau Internet Roi© Mike Mareen / Shutterstock

Starlink, la division internet par satellite de SpaceX, est en position de recevoir des milliards supplémentaires grâce au programme fédéral BEAD (Broadband Equity, Access and Deployment), un plan de 42,5 milliards de dollars destiné à connecter les zones rurales américaines au haut débit.

Sous les règles originales du programme, telles que définies par l’administration Biden, Starlink devait recevoir jusqu’à 4,1 milliards de dollars. Mais l’administration Trump a procédé à une refonte du programme en faveur d’une approche “technologiquement neutre”, ouvrant la voie aux solutions satellitaires. Selon le Wall Street Journal, Starlink pourrait désormais recevoir de 10 à 20 milliards de dollars du programme BEAD.

SpaceX a même demandé des exemptions spéciales aux exigences de performance et de reporting du programme, avec une proposition qui lui permettrait de recevoir la moitié de son financement immédiatement, soit environ 365 millions de dollars, dès la certification de la disponibilité du service. Cette évolution est d’autant plus controversée qu’Elon Musk dirigeait encore récemment le DOGE (Department of Government Efficiency), l’organisme chargé précisément de réduire les dépenses publiques.

Ce que répond Elon Musk Elon Musk© FotoField / Shutterstock.com

Face à ces chiffres, Elon Musk déploie deux arguments principaux.

“Ce sont des contrats, pas des subventions”

SpaceX fournit un service réel (lancements de fusées, transport d’astronautes, satellites) en échange d’un paiement, explique Elon Musk. Ce n’est pas un don gratuit. C’est techniquement exact : la majorité des 38 milliards correspond à des contrats de prestation de services. Et SpaceX fait économiser de l’argent à la NASA : l’agence spatiale a elle-même estimé que le développement du Falcon 9 par ses méthodes traditionnelles aurait coûté environ 4 milliards de dollars, contre 390 millions pour SpaceX, soit un ratio de presque dix pour un.

Mais cette distinction a ses limites. SpaceX n’aurait tout simplement pas survécu sans le contrat fondateur de la NASA en 2008. Son modèle économique repose sur le développement de véhicules spatiaux financé en grande partie par le contribuable, dont les revenus sont ensuite captés sur le marché privé. Par ailleurs, d’autres catégories (prêts préférentiels, crédits d’impôt, avantages fiscaux des États) relèvent clairement de la subvention au sens strict.

“Seulement 1 % de la valeur de nos entreprises”

Dans son tweet du 11 février 2026, Elon Musk affirme que l’ensemble des financements publics ne représente “qu’environ 1 % de la valeur combinée” de Tesla et SpaceX. C’est mathématiquement plausible si l’on prend les valorisations récentes : Tesla oscille entre 600 et 900 milliards de dollars de capitalisation boursière, et une offre d’achat d’actions internes a valorisé SpaceX à 800 milliards de dollars début 2025. Soit potentiellement 1 400 à 1 700 milliards de dollars combinés, face à 38 milliards de financement public, ce qui donne effectivement un ratio de 2 à 3 %.

L’argument peut s’entendre mais il n’en demeure pas moins trompeur. Il revient à dire : “Je suis devenu tellement riche grâce à votre argent que votre investissement ne représente plus grand-chose.” Les subventions et contrats publics sont intervenus à des moments critiques (quand Tesla frôlait la faillite en 2008, quand SpaceX n’avait aucun lancement réussi à son actif). Sans ces fonds, la valorisation actuelle n’existerait tout simplement pas. Comparer le montant de l’aide à la valeur qui en a résulté, c’est confondre la cause et la conséquence.

Elon Musk ajoute un second volet à son argument en comparant la situation de ses entreprises à celles de Boeing, Airbus ou Lockheed Martin, dont les financements publics dépasseraient “100 % de leur valeur”. C’est une comparaison qui contient une part de vérité (les entreprises aérospatiales traditionnelles reçoivent effectivement des sommes massives de l’État) mais qui ne change rien au constat de fond.

Verdict Emmanuel Macron Pourboires© Federico Pestellini / Shutterstock

L’affirmation d’Emmanuel Macron est globalement vraie, avec quelques simplifications. Il est factuellement vrai qu’Elon Musk est l’un des plus grands bénéficiaires individuels de fonds publics américains. Le chiffre de 38 milliards de dollars documenté par le Washington Post est solide. Aucun entrepreneur au monde ne peut se targuer d’un tel niveau de soutien financier de la part des contribuables.

L’expression “sur-subventionné” est un raccourci politique qui amalgame des réalités différentes : contrats de service (SpaceX lance bien des fusées en échange), subventions directes, prêts préférentiels, crédits d’impôt et crédits réglementaires. Mais le constat de fond résiste à l’examen : sans l’argent public, ni Tesla ni SpaceX n’existeraient sous leur forme actuelle.

✅ Ce que Macron dit de vrai ⚠️ Ce que Macron simplifie Elon Musk a reçu des dizaines de milliards d’argent public La majorité provient de contrats de service (SpaceX fournit un service réel en échange) Cet argent a été critique pour la survie de ses entreprises SpaceX a fait économiser des milliards à la NASA par rapport à l’ancien système (Boeing/Lockheed) Sans les fonds publics, ni Tesla ni SpaceX n’existeraient sous leur forme actuelle D’autres entreprises aérospatiales et automobiles reçoivent des fonds comparables, voire supérieurs Le flux de subventions s’accélère (BEAD, contrats militaires) La distinction entre “subvention” pure et “contrat de service” est réelle et significative

L’ironie d’Emmanuel Macron (“Bonne nouvelle ! Cela le rend super innovant”) pointe en réalité le paradoxe central du personnage : un homme qui a bâti sa fortune sur l’argent public, qui a dirigé un organisme de réduction des dépenses publiques (le DOGE), et dont les entreprises sont en position de recevoir plus de subventions que jamais.

Elon Musk Financements Publics © Presse-citron avec NotebookLM

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