En désaccord depuis plusieurs semaines avec le dirigeant suisse Gregory Clerc, la famille de Pierre Castel (99 ans) a saisi la Haute Cour de Singapour, qui a rendu lundi 9 février une décision provisoire défavorable à celui qui tient les rênes du groupe bordelais depuis 2023, selon l’arrêt consulté ce mercredi 11 février par l’Agence France Presse (AFP).
Le directeur général s’est vu interdire de se prévaloir du statut d’administrateur de la société singapourienne Investment Beverage Business Management (IBBM), l’une des principales holdings du groupe bordelais, « dans l’attente de l’issue finale de la procédure en cours ».
« Je ne ferai aucun commentaire sur de quelconques procédures en cours à Singapour au sujet de la gouvernance d’IBBM, conformément aux règles en vigueur à Singapour », a réagi M. Clerc dans un communiqué.
Redressement fiscal
Le 2 février, la famille Castel, actionnaire du groupe aux quelque 40 000 employés fondé en 1949, avait voté en assemblée générale pour évincer Gregory Clerc de ses fonctions d’administrateur d’IBBM. Ce vote, censé selon la famille entraîner « mécaniquement » une série de révocations de ses divers mandats au sein du groupe, avait été contesté par le dirigeant suisse (41 ans) qui avait assuré rester « aux manettes ».
Selon une source proche du dossier, son camp a rejeté la validité des voix de Romy Castel, fille unique de Pierre Castel, et les administrateurs qui le représentent ont quitté l’assemblée générale du 2 février sans signer le procès-verbal. Une première tentative d’évincer Gregory Clerc, ex-avocat fiscaliste du fondateur, avait échoué le 8 janvier.
Le groupe Castel, empire du vin, de la bière et des sodas en Afrique et en France (Baron de Lestac, Listel, Kriter, cavistes Maison Nicolas…), est constitué d’un emboîtement de sociétés jusqu’à la holding opérationnelle luxembourgeoise DF Holding, dirigée par M. Clerc et coiffant ses trois principales entités : Castel Vins, Castel Afrique et la filiale agro-industrielle Somdia.
Affichant 6,5 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2024, le groupe bordelais est actuellement menacé d’un redressement fiscal en France pouvant atteindre, dans sa « fourchette haute », le milliard d’euros, selon sa filiale Castel Vins.
Dans un courrier interne début janvier, Gregory Clerc avait assuré que le révoquer d’IBBM n’aurait « aucun impact » sur ses autres mandats, évoquant la volonté de Pierre Castel de dissocier « détention du capital » et « gestion opérationnelle ».
« Sentiment de trahison »
Romy Castel, fille de Pierre Castel, a répliqué mercredi dans une déclaration à l’AFP pour fustiger « la captation du pouvoir et la dérive narcissique » du dirigeant suisse. « Mon père a progressivement regretté sa nomination en tant que directeur général », a-t-elle assuré. Elle a allégué d’un éloignement entre le presque centenaire, vivant en Suisse, et son ex-avocat, qui « n’est plus venu voir mon père depuis un an et demi ».
« Aussi en sait-il bien moins que moi de ce qui affecte vraiment mon père aujourd’hui : une peine considérable, une colère de voir l’œuvre de sa vie malmenée sur la place publique et un sentiment de trahison », a asséné Romy Castel, demandant à Gregory Clerc de « cesser de prêter » à son père « des paroles ou une volonté qu’il n’a jamais exprimées ».
Les conseils d’administration de DF Holding et de Cassiopée, autre structure de tête du groupe, ont pour leur part réaffirmé mercredi leur « pleine confiance » à Gregory Clerc, dénonçant des « tentatives de déstabilisation ». « Le groupe Castel est ultimement détenu par des trusts, de manière à assurer un contrôle professionnel et indépendant, garant de la bonne gouvernance du groupe. Ainsi, le contrôle ultime du groupe Castel n’appartient ni à des personnes physiques ni à IBBM qui est une société de gestion », ont assuré ces administrateurs dans un communiqué.