Nationalités, compétences, fonctions… Le choix des astronautes qui embarquent à bord de la capsule Crew Dragon pour rejoindre l’ISS est le fruit de discussions entre toutes les agences spatiales qui participent au programme.
L’astronaute française Sophie Adenot est sur le point de partir neuf mois à bord de la Station spatiale (ISS). L’ancienne pilote d’essais d’hélicoptères doit s’envoler vendredi 13 février depuis la base de Cap Canaveral (Floride), à bord d’une capsule Crew Dragon de SpaceX, avec les Américains Jessica Meir et Jack Hathaway et le Russe Andrey Fedyaev. Ensemble, ces quatre voyageurs de l’espace forment le Crew-12, soit la 12e mission de rotation d’équipage du système de transport spatial humain de SpaceX.
Sophie Adenot partage « beaucoup de connexions scientifiques » avec Jessica Meir, biologiste de formation, qui commandera la mission. Quant à Jack Hathaway, venu de l’US Navy, il est passé par la même école de pilotes d’essais que la Française. La composition de cet équipage ne doit rien au hasard. Si le vol habité dans l’espace revêt depuis ses origines une forte dimension politique, la répartition des personnes partant à bord de l’ISS pour des missions longues (au moins six mois) est d’abord portée par des considérations comptables.
« Comme l’Agence spatiale européenne apporte 8,3% du budget de l’ISS, nous avons droit à 8,3% d’équipage », résume l’ancien spationaute belge Frank de Winne, aujourd’hui program manager à l’ESA. Soit environ un séjour d’astronaute européen dans la Station spatiale internationale tous les 18 ou 24 mois. Les deux principaux contributeurs au budget de l’ISS sont les Etats-Unis (Nasa) et la Russie (Roscosmos), devant l’UE (ESA), le Japon (Jaxa) et le Canada (CSA).
Cette répartition budgétaire se retrouve dans les compositions des derniers équipages : Crew-10 et Crew-11 comptaient chacun deux Américains, un Japonais et un Russe, tandis que Crew-8 et Crew-9 étaient composés de trois Américains et un Russe. La dernière fois qu’un Européen a séjourné dans le laboratoire orbitant à 400 km de la Terre remonte à août 2023, avec la mission du Danois Andreas Mogensen.
Le dernier Canadien à avoir réalisé une longue mission à bord de la Station est David Saint-Jacques, en 2018-2019, selon l’Agence spatiale canadienne.
En plus des questions budgétaires, les partenaires se réunissent au sein d’une instance appelée Multilateral Crew Operations Panel (MCOP). C’est ce groupe qui compose les équipages, fondant en grande partie ses décisions sur les entraînements suivis par les astronautes et les spécialités acquises au fil des formations. Parmi les compétences cruciales se trouve, selon Frank de Winne, la bonne maîtrise des sorties dans l’espace, appelées « sorties extravéhiculaires », EVA dans le jargon.
« Il faut toujours avoir à bord de l’ISS au minimum 2 ou 3 personnes capables de faire des EVA, parce que c’est nécessaire pour des opérations de maintenance. »
Frank de Winne, program manager de l’Agence spatiale européenne
à franceinfo
Pour les systèmes dits « critiques », comme l’alimentation électrique, l’eau et l’oxygène, il faut toujours au moins deux spécialistes à bord, parce qu’on « ne sait jamais ce qui peut se passer », prévient Frank de Winne.
Un spécialiste est capable de réparer un système tombé en panne, de remplacer une pièce ou un équipement. Un astronaute auréolé de ce label dispose du plus haut niveau de compétences sur un système. Sophie Adenot, elle, est spécialiste du module européen Colombus — la partie de l’ISS où l’ESA mène ses expériences — et de son équivalent japonais, le module Kibo. Sur ces ensembles, elle se situe donc à un niveau supérieur par rapport à l’opérateur, lui-même plus qualifié que l’utilisateur. « Chaque membre d’équipage, spécialiste de certains systèmes, sera opérateur ou simplement utilisateur d’autres systèmes », explique l’ESA.
C’est donc avec toutes ces contraintes sur la table que le Multilateral Crew Operations Panel établit les équipages et distribue les casquettes.
« Le MCOP décide qui va voler et répartit les rôles principaux : qui va être commandant de la Station (comme l’a été Thomas Pesquet), mais aussi des postes importants, comme sur la robotique ou les sorties extravéhiculaires. »
Frank de Winne, program manager de l’Agence spatiale européenne
à franceinfo
Les discussions au sein du panel donnent lieu à des échanges nourris mais sans animosité, assure l’ancien spationaute belge, qui en a été membre du pendant dix ans. « Je ne peux pas dire qu’il y a de la tension. Ça discute parce que chacun souhaite ce qu’il y a de mieux pour ses astronautes : tout le monde veut avoir un commandant, tout le monde veut faire des EVA. Et parfois il faut faire des compromis. » A l’issue de négociations parfois denses autour de la répartition des postes, « on parvient toujours à trouver des solutions qui sont acceptables par l’ensemble des partenaires, poursuit-il. Le consensus, c’est vraiment l’ADN du programme. »
L’enjeu est particulièrement important pour les sorties dans l’espace. Elles sont « un petit peu considérées comme étant le Graal de tous les astronautes », avait glissé Sophie Adenot en 2024. L’ingénieure y a été formée pendant de longues heures en piscine, à l’aide d’une reproduction de l’ISS en taille réelle. « Il faut que le geste soit précis, efficace », avait-elle relaté, décrivant cet exercice physiquement éprouvant avec des étoiles dans les yeux. Il est possible que Sophie Adenot réalise au moins une EVA : elle a même posé avec ses gants de scaphandre ajustés à sa taille. Il se pourrait d’ailleurs que Sophie Adenot réalise une sortie 100% féminine avec Jessica Meir. Celle-ci a déjà marqué l’histoire, en octobre 2019, en réalisant avec sa compatriote Christina Koch la toute première sortie spatiale uniquement composée de femmes.
_-_ Journal de bord d’une astronaute ESA _-_
{Houston ðºð¸} Semaine 59En plus de l’entrainement habituel d’astronaute :
ð§ð J’ai effectué le deuxième (et dernier) essai d’ajustement de mes VRAIS gants de scaphandre de sortie extravéhiculaire (EVA) !!! (Souvenez-vous, le premier a… pic.twitter.com/R8p24FUdlB
— Adenot Sophie (@Soph_astro) August 25, 2025
Quant au poste de commandant de l’ISS, il est convoité car c’est un titre prestigieux, saluant l’expérience d’un astronaute et son leadership, explique le Centre national d’études spatiales (Cnes). La fonction comporte aussi un rôle opérationnel : si la direction de vol, qui se trouve au sol, reste toujours en haut de la hiérarchie, le commandant devient « la voix qui compte dans l’équipage » en cas de situation d’urgence à bord de l’ISS, avait expliqué Thomas Pesquet, titulaire du poste en octobre 2021 lors de sa deuxième mission. « Il ne s’agit pas d’un choix politique — même si l’on essaie bien sûr de trouver un équilibre entre toutes les nations de façon à ce que cela ne soit pas toujours un Russe ou un Américain. Mais le commandant est avant tout choisi pour ses qualités », avait commenté Jean Blouvac, alors responsable du programme exploration et vols habités au Cnes.
Au sein de l’Agence spatiale européenne, qui regroupe 23 Etats, il existe en plus une forme de concurrence bienveillante entre spationautes. Si l’objectif affiché de l’ESA est de faire voler au moins une fois tous les membres d’une même promotion, une légère compétition existe quant à l’ordre de départ. « Tout le monde veut s’envoler le plus vite possible. (…) Plus on attend, plus il y a un petit risque de ne pas pouvoir participer à une mission à cause d’un souci de santé ou autre », reconnaît le Suisse Marco Sieber, camarade de promotion de Sophie Adenot, dans Le Temps. Frank de Winne veut relativiser cette impatience : « La carrière d’un astronaute dure 20-30 ans. Sur cette période, il sera peut-être deux fois six mois dans l’espace. Donc six mois plus tôt ou plus tard, un an plus tôt ou plus tard, ce n’est pas important. »
A la fin, c’est le directeur général de l’ESA, Josef Aschbacher, qui décide. Pour départager les candidats au départ, « ce sont toujours des négociations assez serrées », selon Isabelle Sourbès-Verger, géographe et directrice de recherche au CNRS, spécialiste des politiques spatiales. Cela se joue parfois sur des « choses toutes bêtes, comme des analyses de sang qui ne sont pas bonnes », ou des questions plus politiques comme le nombre de vols des femmes spationautes.
Pour les astronautes déjà affectés, tout n’est pas réglé. Ils peuvent aussi s’attendre à des remaniements de dernière minute au sein de leur équipage. C’est ce qui est arrivé à celui de Sophie Adenot : début décembre, le Russe Andrey Fedyaev a remplacé son compatriote Oleg Artemiev. Ce cosmonaute chevronné et ancien commandant de l’ISS a été écarté après des accusations d’espionnage. D’après le média indépendant russe The Insider, ce député de la Douma est soupçonné d’avoir photographié des documents secrets de SpaceX.
« Son remplacement a été discuté en MCOP », confie Frank de Winne. Le panel doit en parler car « cela a des implications sur les autres agences. On ne peut pas prendre une telle décision unilatéralement ». L’intégration de Andrey Fedyaev au sein du Crew-12 « a nécessité des ajustements » : il n’était « pas encore totalement entraîné sur [la capsule Crew Dragon] de SpaceX », explique-t-il. Avant le départ, au moins deux semaines d’entraînements intensifs sont prévues « avec tout l’équipage dans la capsule Crew Dragon », « avec des séances qui peuvent durer jusqu’à douze heures », a expliqué Sophie Adenot dans Le Figaro. En dépit des turbulences, tout est fait pour que les équipages, une fois composés, trouvent une cohésion : la sélection drastique des astronautes accorde une place importante à la capacité à travailler en équipe.