Avant le match de dimanche contre le XV de France, le journaliste et auteur gallois Mike Pearce revient sur la crise sportive et institutionnelle que travers le rugby gallois.
La chute d’une nation majeure. Depuis le passage au Tournoi des six nations, le pays de Galles a remporté six fois la compétition, réalisant quatre fois le Grand Chelem (autant que la France sur la même période). Le dernier en 2021. Depuis la chute est violente : deux cinquièmes places puis deux cuillères de bois. Les Diables Rouges, autrefois dominants, ont enchaîné, en ouverture face à l’Angleterre (47-18), une 12e défaite de rang dans le Six Nations, leur dernier succès dans la compétition remontant au 11 mars 2023 contre l’Italie à Rome (17-29).
Le rugby gallois traverse, en parallèle, une grave crise institutionnelle et économique. La Fédération (WRU) pourrait être impactée par un manque à gagner de 4,6 millions d’euros avec près de 55.000 billets invendus pour les trois matchs à domicile. L’instance – cible de violentes critiques – est sous pression, une assemblée générale extraordinaire pourrait demander la démission de l’équipe dirigeante. Conséquence des turbulences que traverse le rugby gallois : une des quatre franchises (Cardiff Blues, Ospreys, Llanelli Scarlets, Newport Dragons) va disparaître… Pour Le Figaro, le journaliste et auteur gallois Mike Pearce revient sur cette crise sans précédent.
Comment expliquez-vous les graves problèmes auxquels le pays de Galles fait face actuellement ?
Mike Pearce : C’est le résultat de plusieurs problèmes qui se sont accumulés en même temps. Sur le terrain, le pays de Galles a perdu des leaders expérimentés de sa génération dorée et n’a pas réussi à passer en douceur au groupe suivant. En dehors du terrain, les problèmes structurels dans le rugby gallois ne datent pas d’hier, en particulier la relation entre la WRU (la Fédération galloise) et les régions.
L’incertitude financière a limité la capacité des régions à conserver leurs joueurs, à investir dans les académies et à constituer des équipes compétitives
Mike Pearce
La crise est donc à la fois sportive et financière…
Oui, absolument, et les deux sont liés. L’incertitude financière a limité la capacité des régions à conserver leurs joueurs, à investir dans les académies et à constituer des équipes compétitives. Cela affaiblit considérablement le niveau de jeu, ce qui a – par ricochet – un impact sur l’équipe nationale. Toutes ces mauvaises performances ont entraîné une baisse des revenus et de l’attrait commercial, alimentant un cercle vicieux.
Mike Pearce et Adam Jones, l’ancien pilier gallois.
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La génération dorée n’a pas été remplacée. Est-ce inquiétant sur la profondeur des effectifs dans le rugby gallois ?
Oui. Des joueurs comme Alun Wyn Jones, Dan Biggar, Justin Tipuric et George North ont porté l’équipe pendant des années, et le pays de Galles a sans doute trop compté sur eux. La suite s’est avérée extrêmement compliquée : le pays de Galles n’a pas produit assez de joueurs prêts pour jouer au niveau international, et les jeunes joueurs sont obligés d’être performants alors qu’ils ne sont pas complètement développés.
Il doit y avoir un réel réajustement concernant le parcours pour des joueurs : on doit être plus patient avec les jeunes joueurs et ne pas les changer constamment
Mike Pearce
Êtes-vous inquiet pour l’avenir ?
Oui. Il y a des grandes chances qu’il y ait encore beaucoup plus de souffrances avant que les choses ne s’améliorent. Mais, à long terme, le rugby gallois continue à produire beaucoup de pratiquants, ce sport est un profond marqueur culturel et les jeunes talents prometteurs existent. Cependant, les choses pourraient se dégrader s’il n’y a pas quelque chose qui se passe très rapidement. La principale préoccupation n’est pas liée à l’existence de talents mais plutôt à la capacité du système gallois à les encadrer correctement.
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Quelles solutions voyez-vous pour sortir de cette crise ?
Tout d’abord, la stabilité financière est non négociable : les régions ont besoin de clarté, de financement durable et d’un modèle qui fonctionne pour le rugby professionnel moderne. Deuxièmement, il doit y avoir un réel réajustement concernant le parcours des joueurs : on doit être plus patient avec les jeunes et ne pas les changer constamment. Troisièmement, l’alignement entre la WRU, les régions et l’équipe nationale doit s’améliorer ; et il faut mettre de côté la nature tribale du rugby gallois pour que tout le monde tire dans la même direction. Il y a peu ou pas de confiance dans l’organe dirigeant. Ce manque de communication et de clarté permet aux rumeurs de circuler, ce qui déstabilise encore plus la situation et, attention, les fans commencent à s’éloigner de ce sport. On le voit avec ces 25.000 billets qui étaient encore disponibles pour le match contre la France la semaine dernière. Une situation totalement inédite au pays de Galles, surtout pour une rencontre de cette importance.