Ce matin, à Munich, à la conférence annuelle sur la sécurité, une soixantaine de chefs d’état et de gouvernement et d’innombrables experts se demandent comment interpréter le discours prononcé ce matin par le chef de la diplomatie américaine, Marco Rubio. Tous ont encore en mémoire le discours violent et méprisant, il y a un an, du vice-président JD Vance accusant les Européens de décadence civilisationnelle et d’entorses à la liberté d’expression.
Depuis, les fractures transatlantiques se sont creusées, et l’ordre international qui prévalait depuis la fin de la guerre froide n’a cessé de se fragmenter – le rapport introductif de la conférence de Munich s’intitule : « En pleine destruction », c’est tout dire. Plus policé, presque aimable vis à vis des Européens, insistant sur l’histoire commune et la nécessité de rester unis, Rubio n’a rien concédé sur le fond, insistant sur la vision nationaliste de l’administration Trump, et sur l’urgence de revitaliser l’alliance atlantique selon ses critères.
Deux mots n’ont pas été prononcés dans son discours : Russie et Ukraine.
Une Russie qui s’arme et se prépare à une guerre qui dure
Voilà près de quatre ans, le 24 février 2022, Vladimir Poutine lançait une opération militaire spéciale qui devait, en quelques jours, en venir à bout. 2 millions de morts et de blessés plus tard, son armée a grignoté un peu de territoire dans le Donbass sans parvenir à gagner la guerre, et l’Ukraine, tant bien que mal, tient bon, sans chauffage, dans le froid de l’hiver.
Il y a un an tout juste, Donald Trump téléphonait à son ami Vladimir, rompant ainsi le cordon sanitaire occidental, convaincu de sa capacité à imposer la paix, fût-ce aux dépens de Volodymyr Zelenski. Il n’en a rien été. Des négociations tripartites doivent reprendre à Genève la semaine prochaine, « Zelensky devra se bouger » a averti hier le président américain qui n’a jamais reconnu l’agression russe et reprend sans faillir le narratif du Kremlin, alléché par les perspectives du business formidable qui pourrait intervenir entre les deux pays.
Où en est la Russie elle-même ? En quatre ans, le régime a-t-il évolué, la verticale du pouvoir a-t-elle cherché d’autres points d’appui ? Les méthodes sont de plus en plus hybrides : quel est le rôle des services de renseignement dans la conduite de la politique étrangère, pourquoi une telle amplification des efforts de désinformation ?
A quelques mois des élections parlementaires de septembre en Russie, la messagerie Telegram est interdite, l’espace informationnel plus muselé que jamais. Faut-il y voir le signe que l’opinion publique, la société russe renâclent devant l’effort de guerre ? Le recrutement de troupes fraîches est-il compromis, pourquoi l’appel à des mercenaires africains, en sus des Nord-Coréens ?
L’économie stagne, les sanctions occidentales pèsent sur les exportations, l’état s’appauvrit, quels arbitrages à en attendre ? A aucun moment, le président russe n’a transigé sur ce qu’il appelle les causes profondes de la guerre – autrement dit son objectif reste identique : annihiler une Ukraine démocratique arrimée à l’ouest du continent. La guerre durera-t-elle donc longtemps encore ?
Nos invités :
Tatiana Kastouéva-Jean a co-écrit deux chapitres sur la résilience des sociétés et les alliances dans le rapport collectif de l’IFRI paru en novembre 2025 : “Europe-Russie : évaluation des rapports de force”.
Céline Marangé va faire paraître en avril 2026 le livre La guerre d’Europe a commencé, aux éditions des Arènes.
Julien Vercueil a publié l’article “La résilience de l’économie russe” dans La vie des idées, en juin 2024. Il est également l’auteur du chapitre “1991. Gazprom, naissance d’un moloch gazier” dans l’ouvrage Multinationales. Une histoire du monde contemporain paru en 2025 aux éditions La Découverte.
Maxime Audinet est l’auteur de l’ouvrage Un média d’influence d’Etat : enquête sur la chaîne russe RT, paru aux éditions de l’INA en mars 2024.