La France se trouve dans « une situation exceptionnelle » alors que le pays est « depuis 30 jours d’affilée sans discontinuer en (vigilance crue) orange ou en rouge », a annoncé samedi Lucie Chadourne-Facon, directrice de Vigicrues. En clair, assure-t-elle, « on a dépassé tous nos records » depuis que Vigicrues, le service public d’information sur les risques de crues en France, a été créé en 2006.
Même si le nombre de départements et de tronçons de cours d’eau en vigilance a légèrement diminué dans la journée, la situation est évolutive et reste « très dégradée », a indiqué Vigicrues, samedi. Dans le détail, 77 départements étaient, samedi, en vigilance simultanément dont deux en rouge et 13 en orange, pour un total de 148 rivières, selon le bulletin Vigicrues de 16 h. La vigilance jaune s’applique également à 130 tronçons et 62 départements.
Record absolu d’humidité
Une situation exceptionnelle qui tient aussi au fait que la France a atteint en cette période un indice de l’humidité des sols « le plus élevé », depuis le début de compilation de cette donnée en 1959, a ajouté Lucie Chadourne-Facon. Selon Corentin Perrot, météorologue à Météo-France, ce niveau d’humidité des sols est « équivalent au record absolu » de cet indice.
« Tous les sols sont saturés partout » et ont « perdu leur capacité d’infiltration », explique la directrice de Vigiecrues. « Ces pluies qui tombent vont naturellement rejoindre les rivières par le ruissellement sur le sol puisque le sol ne peut plus absorber l’eau », a indiqué Lucie Chadourne-Facon. Si bien qu’aujourd’hui, « toutes les perturbations qui arrivent réalimentent en permanence les crues ».
Événement météo particulier
Selon Corentin Perrot, « depuis le 1er janvier, il est tombé un peu partout quasiment au moins deux fois plus » que ce qui est attendu à cette période. Brest a notamment cumulé 319,2 mm sur le mois de janvier, un record depuis 2016.
L’événement pluvieux est lié à un phénomène « très particulier » dit de « courant-jet », un courant atmosphérique d’altitude qui influence les dépressions, explique Corentin Perrot. Selon lui, établir un lien entre cet épisode et le changement climatique serait prématuré, et nécessiterait en tout cas des études. Mais, dit-il, de manière générale, « dans le futur, dans un contexte d’accélération climatique, on peut s’attendre à avoir plus de pluie dans l’atmosphère ».
Les précipitations extrêmes sont plus fréquentes et plus intenses en raison du changement climatique sur la majeure partie de la planète. En conséquence, les inondations sont probablement devenues plus fréquentes et plus sévères dans certains endroits, bien qu’elles soient également affectées par d’autres facteurs humains (gestion de l’eau et des défenses, densification, artificialisation des sols).
Ruissellement urbain
« Les épisodes de crues arrivent sur des territoires qui, depuis des décennies, ont été imperméabilisés », souligne Magali Reghezza-Zitt, agrégée et docteur en géographie. Selon elle, le phénomène « le plus sous-estimé en France » est celui du « ruissellement urbain » : quand l’eau envahit les chaussées même quand il n’y a pas de cours d’eau parce que « les parkings, des rues, mais aussi des réseaux d’évacuation (…) ne sont pas suffisamment calibrés ». « Une crue, ce n’est pas simplement de l’eau qui tombe, c’est aussi des mécanismes de ruissellement qui vont être aggravés par l’imperméabilisation », l’urbanisation et la densification, explique-t-elle.
Lucie Chadourne-Facon évoque surtout le rôle des énormes cumuls de pluie pour expliquer la situation actuelle, même si des facteurs humains « localement (…) peuvent avoir une influence ». « Très clairement, on ne parle absolument pas de retour à la normale pour les prochains jours », a-t-elle prévenu. Selon elle, la situation « reste préoccupante » alors qu’une nouvelle perturbation est annoncée, en particulier sur l’arc atlantique.
En outre, Vigicrues anticipe pour le milieu de semaine prochaine de gros coefficients de marée qui risquent de compliquer l’écoulement des rivières dans les estuaires en raison des courants.