De notre envoyé spécial à Anterselva,

On a cru qu’on aurait droit à une véritable ambiance de western dans le Sud-Tyrol ce dimanche. En manquant deux balles sur son dernier tir debout, lors de la poursuite des JO de Milan-Cortina 2026, Emilien Jacquelin a laissé le Suédois Martin Ponsiluoma s’envoler vers l’or olympique. Mais il a surtout vu, comme un symbole, un certain Sturla Laegreid sortir du pas de tir à ses côtés. Deux jours plus tôt, l’ambiance était électrique entre les deux biathlètes, loin de l’habituelle saine rivalité entre Français et Norvégiens.

Laegreid avait dégainé le premier, en demandant à la télévision norvégienne si Jacquelin avait pris le temps de saluer le public, vu son écroulement dans le final du sprint (4e à 0,4 seconde du Norvégien au final). L’Isérois avait ensuite vidé son chargeur, en enchaînant deux punchlines à un média norvégien : « I will fuck him on Sunday, he will see » (c’est aussi bien en VO) et « Oh mon Dieu, j’ai été battu par un infidèle ».

Le Norvégien Sturla Laegreid a encore signé une remarquable course, ce dimanche à Anterselva, pour rafler l'argent sur la poursuite.Le Norvégien Sturla Laegreid a encore signé une remarquable course, ce dimanche à Anterselva, pour rafler l’argent sur la poursuite. - F.-X. Marit/AFPLe duel du dernier tour a tourné court

Une référence à ces excuses d’une maladresse folle de Sturla Laegreid, à l’attention de son ex-compagne qu’il avait trompée et qu’il tentait de reconquérir, après sa médaille de bronze sur l’individuel mardi. A l’échelle du biathlon, ce clash était un appel ultime à l’octogone. Comme sur le sprint (mais cette fois au coude-à-coude), Emilien Jacquelin n’a pas été capable ce dimanche de s’accrocher dans le dernier tour à son poto norvégien, sauvant tout de même la médaille de bronze, et finissant à 9,1 secondes de Laegreid.

Conséquence attendue : on allait avoir droit au deuxième round entre les deux gaillards, et cette fois de visu, puisque tous les médaillés des Jeux participent à une conférence de presse commune. Sauf qu’avant cela, on a vite compris en zone d’interview que l’heure était à l’apaisement.

« Il ne réfléchit pas aux conséquences »

« Ma réaction était sous le coup de l’émotion, et c’était finalement plus un chambrage sympa des deux côtés, assure Emilien Jacquelin. On vit ensemble toute l’année, sur ces JO on est dans le même hôtel et je joue à la PlayStation les soirs avec certains de ses coéquipiers. Finalement, c’est pas mal qu’il y ait des moments comme ça, car parfois le monde du biathlon est un peu ennuyeux. » Et avec notre grand admirateur de Marco Pantani, l’ennui n’est pas vraiment au programme, comme en témoigne sa vision de la personnalité de Laegreid.

« Sturla, c’est quelqu’un qui ne réfléchit pas aux conséquences de ce qu’il peut dire. C’est comme pour ce qu’il annonce après l’individuel : pour lui c’est de l’honnêteté, quand pour l’opinion publique c’est de la stupidité. Chacun voit ce qu’il veut. » Et en France, l’image du rival égoïste et donc trashtalkeur commence à prendre forme.

Sourire aux lèvres, Sturla Laegreid est sur le point de déposer Emilien Jacquelin dans le dernier tour de la poursuite des JO d'hiver 2026, ce dimanche à Anterselva.Sourire aux lèvres, Sturla Laegreid est sur le point de déposer Emilien Jacquelin dans le dernier tour de la poursuite des JO d’hiver 2026, ce dimanche à Anterselva. - M. Tereshchenko/TASS/Sipa« Pas une tactique » pour énerver Jacquelin

« Sturla doit être prudent : s’il continue à trashtalker la France, ça pourrait causer du tort à l’équipe norvégienne, glisse dans un sourire forcé Johan-Olav Botn, interrogé par 20 Minutes. Je pense qu’avec sa pique en interview, il a essayé d’exciter Emilien, qui est un émotif. Si Emilien prenait trop personnellement ce duel avec Sturla, il allait prendre des risques et commettre des erreurs. Sturla est bien plus calme et froid que lui. »

Autre biathlète de l’équipe norvégienne, Johannes Dale-Skjevdal n’est pas du tout sur la même ligne que Botn. Sixième sur le sprint comme sur la poursuite, il reconnaît être « impressionné » en voyant son partenaire faire part de son « mal-être » dans sa vie personnelle, tout en étant le seul biathlète à enchaîner des médailles sur chaque course individuelle de Milan-Cortina 2026.

« C’est dur à expliquer mais Sturla est un gars spécial avec une tête spéciale. Il a cette capacité de passer du mode on à off. Ses derniers jours lui ont coûté beaucoup d’énergie mentale. Mais cela ne semble pas l’affecter. Il a cette force pour aller de l’avant. »

Botn ne l’imaginait pas prendre la moindre médaille

Une force que le staff tricolore n’avait pas programmée aussi haut. « Je ne le voyais vraiment pas à ce niveau-là, admet le coach des Bleus Simon Fourcade. Il a sans doute sauvé sa semaine avec sa médaille sur l’individuel car il était alors en balance avec Martin Uldal pour ce sprint-poursuite. Il est très solide et il vient de poser des pions pour le relais. J’avoue que j’aurais préféré avoir affaire à un rookie avec Uldal plutôt qu’à un homme expérimenté comme Laegreid. »

Visiblement, au sein même du groupe norvégien, la confiance en Laegreid n’était pas colossale avant l’arrivée en Italie. « Si on s’appuie sur ses résultats dans cette saison de Coupe du monde (11e), il n’était pas en forme jusque-là, glisse ainsi Johan-Olav Botn. Je ne m’attendais pas à ce qu’il prenne la moindre médaille en individuel aux Jeux. »

Rude, mais le voilà pourtant avec un sacré triplé : bronze sur l’individuel et le sprint, ainsi qu’argent sur la poursuite. Alors, a-t-on face à nous le profil type du « grand méchant » que les fans des équipes de France kiffent détester, dans la lignée des Harald Schumacher, Marco Materazzi, Rudy Fernandez et Emiliano Martinez ? Quentin Fillon Maillet rejette franchement cette hypothèse.

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J’accepteSeulement « maladroit dans sa communication »

« Ça me fait gentiment rire tout cet extrasportif le concernant, confie « QFM » à 20 Minutes. On est concurrents sur la piste mais en dehors, c’est quand même un bon gars. Il a été maladroit dans sa communication, c’est tout. Après le sprint, on a partagé un morceau de cake avec les Norvégiens, et Sturla est toujours très sympa. Il faut garder cette bonne atmosphère qu’il y a entre tout le monde. »

Johannes Dale-Skjevdal joue aussi toujours à merveille le rôle d’avocat, malgré de sérieuses pièces à conviction accumulées, y compris un tir accidentel dans l’hôtel de la sélection en 2023 : « Non, Sturla n’aime pas le rôle de méchant, il veut toujours faire partie du groupe et être apprécié. Il a fait une erreur après l’individuel. C’était vraiment une situation particulière mais on a su gérer ça dans le groupe, en acceptant et en pardonnant ».

Notre dossier sur les JO d’hiver 2026

Le vainqueur du gros globe 2025, qui se sent « surfer sur la vague » de son surprenant individuel depuis cinq jours, a tenu à revenir sur sa prise de bec avec Emilien Jacquelin. « Apparemment, il y a eu quelques malentendus après la dernière course. Mais Emilien et moi, on en a rigolé après à l’hôtel. C’est un grand athlète, chapeau pour sa performance. » OK, ce profil de « grand méchant » ne te colle pas vraiment à la peau, Sturla, on s’incline.