Les deux démonstrations successives du XV de France face à l’Irlande (36-14) puis au pays de Galles (12-54) ont impressionné le monde du rugby. Les louanges pleuvent sur les Bleus, mais les interrogations s’empilent également. Et si les joueurs de Fabien Galthié avaient bénéficié aussi de circonstances favorables en affrontant un premier adversaire amorçant un déclin quand le second semble chaque jour toucher un peu plus le fond ? Éléments de réponse.
« Vous verrez une meilleure version de l’équipe de France dans le Tournoi des 6 Nations ». La promesse, signée Fabien Galthié, date du lundi 24 novembre dans ces mêmes colonnes. Le sélectionneur n’avait pas menti. Au strict point de vue du jeu, l’hiver tricolore ne ressemble en rien à l’automne. « On sait que lorsqu’on met quelque chose en place pendant une tournée de novembre, ça ne marche pas immédiatement, avait ajouté le sélectionneur du XV de France. On l’entraîne, on le joue, et il faut souvent une deuxième compétition pour que ce soit validé. » La première heure face à l’Irlande a flirté avec le sublime, pour reprendre la sémantique du patron des Bleus, faisant passer les Irlandais, véritable référence européenne des dernières saisons, pour de simples plots. Évidemment, on exagère. On caricature. Mais l’animation offensive est apparue aussi séduisante qu’efficace, le tout dicté sur un rythme infernal. Ajoutez-y une pression défensive étouffante, une conquête propre, des transitions éclair et vous obtenez « la performance offensive la plus juste depuis très longtemps » dixit Galthié lui-même.
Seulement voilà, l’Irlande n’est-elle pas à la croisée des chemins ? Elle sort d’une génération exceptionnelle, structurée autour d’un noyau expérimenté. Plusieurs cadres approchent ou dépassent la trentaine, et le renouvellement semble encore en chantier. Le jeu irlandais, longtemps référence en matière de précision et de continuité, paraît moins tranchant, plus prévisible. Sans génie. Est-ce la preuve d’un déclin ? Ça y ressemble. L’essoufflement est perceptible : moins de maîtrise sous pression, une défense friable et surtout une difficulté à s’adapter lorsque le rapport de force s’inverse. La pénible victoire des joueurs d’Andy Farrell sur l’Italie lors de la deuxième journée est de nature à conforter cette impression (20-13).
La vérité entre les deux lectures ?
Et ce n’est malheureusement pas le large succès des Bleus sur le pays de Galles dimanche qui pourra donner plus d’indications sur le réel niveau de cette équipe. Tenez-vous bien ! Avant ce match, les Gallois restaient sur 22 défaites en 24 rencontres. Jamais le rugby de la principauté n’avait semblé si pauvre, si paumé. Entre retraites d’une génération ayant fait les heures du rugby gallois et difficultés structurelles, la sélection traverse une période délicate. Le manque d’automatismes et d’expérience au plus haut niveau s’est vu face à l’intensité française. Rarement les Gallois avaient semblé aussi vulnérables dans le combat. Incapables de ralentir les sorties de balle adverses, souvent pris de vitesse au large, ils ont donné l’impression d’un collectif en très grande souffrance, assurément loin des standards qui furent les leurs.
Le plus grand talent des Français lors de ce deuxième opus du Tournoi – et ce n’est pas rien – est probablement de ne pas avoir pris cette équipe à la légère et de l’avoir préparé de la même façon que s’il y avait eu l’Afrique du Sud ou n’importe autre cador du rugby mondial en face. À croire que le côté latin de ce XV de France a définitivement été gommé. Évidemment, réduire les succès probants des Français aux faiblesses adverses serait toutefois injuste. On ne gagne jamais largement par hasard. Et puis, dominer suppose d’abord être capable d’exploiter les failles adverses. Or, le XV de France l’a fait avec une précision et une constance qui traduisent un haut niveau de maturité. Surtout, les Bleus dégagent une confiance collective qui tranche avec les irrégularités d’un temps pas si lointain. La vérité se situe sans doute donc entre les deux lectures. Oui, l’Irlande semble en transition. Oui, le pays de Galles traverse une période de faiblesse chaque jour un peu plus exponentielle. Mais le XV de France, lui, avance avec des certitudes. Les trois prochains rendez-vous face à des adversaires plus aptes à contrarier les Bleus permettront sans doute d’affiner le jugement. On regrette quand même que le calendrier international ne prévoie pas un nouveau duel face à l’Afrique du Sud pour conclure la séquence du Tournoi des 6 Nations. Rien de mieux que de se jauger à l’aune d’une nation double championne du monde en titre…