Stephane Cardinale – Corbis / Corbis via Getty Images
Wim Wenders, ici au mois de février 2026 à Berlin.
EN BREF • La Berlinale 2026 fait l’objet de vives critiques après le refus de stars, dont Wim Wenders, Michelle Yeoh et Neil Patrick Harris, de prendre des positions politiques.
• La présidente du festival Tricia Tuttle a affirmé que les artistes étaient libres de ne pas répondre à chaque sujet.
• Plusieurs cinéastes et artistes ont cependant annulé leur venue en protestation face à cette neutralité assumée.
Un artiste doit-il ou ne doit-il pas parler de politique ? À cette question, la direction du festival du film de Berlin a souhaité apporter des précisions, ce samedi 14 février, afin de clore la polémique sur les cinéastes et acteurs qui refuseraient d’exprimer des opinions engagées, qui a marqué les premiers jours de l’événement.
D’après elle, ces derniers « sont libres d’exercer leur droit à la liberté d’expression de la manière dont ils le décident », a insisté la directrice du festival Tricia Tuttle dans un communiqué envoyé à la presse. Il ne faut pas attendre d’eux « qu’ils s’expriment sur chaque sujet politique qu’on leur soumet, à moins qu’ils en aient envie », a-t-elle poursuivi.
Dès son lancement, l’édition 2026 de la Berlinale a été critiquée à la suite de propos du président du jury, le réalisateur allemand Wim Wenders, appelant à « rester en dehors de la politique », en réponse à une question en conférence de presse sur le soutien de l’Allemagne à Israël malgré son offensive dans la bande de Gaza, qualifiée de génocide par une commission de l’ONU en 2025.
« Nous poser cette question est un peu injuste », a aussi lancé la productrice Ewa Puszczynska, soulignant que « chacun d’entre nous ici peut avoir d’autres préoccupations et prendre d’autres décisions ». Wim Wenders a, lui, estimé que les cinéastes devaient « faire le travail des gens, pas celui des politiciens », dont le cinéma doit être un contrepoids.
Atteyat Al Abnoudy se retire
Comme eux, les stars hollywoodiennes Michelle Yeoh et Neil Patrick Harris ont rapidement fait face à des critiques similaires. La première pour ne pas avoir voulu répondre à une question sur la situation aux États-Unis. « Mieux vaut ne pas parler de ce que je ne connais pas », a-t-elle dit. Le second, pour avoir affirmé vouloir « faire des choses apolitiques ».
Dans un communiqué adressé à l’AFP, l’écrivaine indienne Arundhati Roy s’est dit pour sa part « choquée et écœurée » par les mots de Wim Wenders, et a annulé sa venue prévue au festival, où elle devait présenter en tant qu’invitée une version restaurée du film de 1989 In Which Annie Gives It Those Ones, dans lequel elle a joué, et dont elle a écrit le scénario.
« Aujourd’hui plus que jamais, si on n’aborde pas ces sujets-là, on fait de l’art pour de l’art et moi, c’est quelque chose qui ne m’intéresse pas, a commenté l’actrice d’origine palestinienne Hiam Abbass, visage de la série Succession. […] Il manque du courage chez les gens de cinéma, chez certains, je ne dis pas tous. » Elle est à l’affiche de deux films engagés présentés à Berlin : À voix basse de la Tunisienne Leyla Bouzid et Only Rebels Win de la Libanaise Danielle Arbid.
La Berlinale a également confirmé le retrait de deux films restaurés d’une sélection annexe : Sad Song of Touha de l’Égyptienne Atteyat Al Abnoudy, et The Dislocation of Amber, du Soudanais Hussein Shariffe, deux cinéastes aujourd’hui décédés. La Cimatheque, un centre de soutien au cinéma indépendant basé au Caire, et « les familles » des deux réalisateurs « ont décidé ensemble de se retirer du festival » en « solidarité » avec le cinéma palestinien.
Le soutien allemand à Israël
Tricia Tuttle respecte, mais regrette ces décisions. « Nous ne pensons pas qu’il y ait un seul cinéaste sélectionné dans ce festival qui soit indifférent à ce qui se passe dans le monde, qui ne prenne pas au sérieux les droits, les vies et l’immense souffrance des personnes à Gaza et en Cisjordanie, en République démocratique du Congo, au Soudan, en Iran, en Ukraine, à Minneapolis, et dans un nombre terrifiant d’endroits », a-t-elle déclaré.
Avant d’ajouter : « Les réalisateurs s’expriment constamment. Ils s’expriment à travers leur travail. Ils parlent de leur travail. Ils parlent, parfois, de géopolitique en lien ou non avec leurs films. Dans un environnement médiatique dominé par les crises, il ne reste plus beaucoup d’oxygène pour une véritable conversation autour du cinéma ou de la culture, à moins qu’elle ne puisse aussi s’intégrer à l’actualité. »
En raison de sa responsabilité historique dans la Shoah, l’Allemagne est l’un des principaux soutiens d’Israël, ce qui lui vaut de nombreuses critiques compte tenu, notamment, de la situation dans la bande de Gaza. Une commission mandatée par l’ONU et plusieurs ONG, dont Amnesty International et Human Rights Watch, accusent Israël de perpétrer un génocide dans ce territoire palestinien.
La Berlinale de Tricia Tuttle
Depuis l’attaque du Hamas contre Israël, le 7 octobre 2023 à partir de la bande de Gaza, le conflit n’a cessé d’ébranler la Berlinale, un festival soutenu par le gouvernement allemand. « L’inhumain est perpétré sous nos yeux », a notamment lancé sur scène en 2025 Tilda Swinton, alertant sur les « meurtres de masse organisés par des États, permis à une échelle internationale ».
Pendant l’édition 2024 de la Berlinale, aussi. Plusieurs cinéastes ont fustigé les représailles israéliennes. Keffieh sur les épaules, le réalisateur américain Ben Russell a, par exemple, accusé les Israéliens de commettre un « génocide ». Un point de vue partagé par le cinéaste palestinien Basel Adra qui, la même année, a estimé que les Gazaouis étaient massacrés par Israël.
Premier grand rendez-vous de l’année de l’industrie du cinéma, la Berlinale s’est toujours vue comme un festival progressiste et politique, sans attirer toutefois autant de lumière que Cannes ou Venise, programmés plus tard dans l’année. Dès sa prise de poste, Tricia Tuttle avait souhaité que la politique n’éclipse pas les films, tout en annonçant vouloir faire de son festival un rempart contre « toutes les idées répandues par de nombreux partis d’extrême droite ».