Le rapport de sécurité global de l’administration Trump, ses prétentions territoriales sur le Groenland, la guerre économique et commerciale lancée par la Chine. Autant de sujets inscrits à l’agenda européen.

Pour faire face à ces différentes velléités, le Vieux Continent, souvent raillé pour son inaction, est ressorti de cet épisode dans un état de stabilité relative.

La France comme l’Allemagne ont apporté un soutien militaire et diplomatique au Danemark ainsi qu’aux autorités groenlandaises. D’aucuns estiment que cette démonstration a eu un impact sur l’évolution du discours du président Donald Trump, devenu moins agressif à l’égard de l’Union européenne. Une supposée inflexion appuyée par le discours du secrétaire d’état étatsunien Marco Rubio à la conférence de Munich sur la sécurité (13 au 15 février). Ce dernier avait mentionné le lien fort des Européens et des États-Unis, « Nous serons toujours un enfant de l’Europe » avait-il dit, soulageant par la même occasion la présidente de la commission européenne Ursula Von der Leyen.

Le point culminant de cette séquence internationale sous haute tension s’est déroulé lors du forum économique mondial de Davos (20 janvier 2026), où le président Macron a prononcé en anglais un discours salué par la presse internationale et les élites économiques. Il en est resté son célèbre « For sure », devenu viral sur les plateformes de médias sociaux, au point d’éclipser le discours du chancelier allemand Friedrich Merz. Le chef de la CDU a posé le diagnostic d’un ordre mondial entré dans une ère dominée par la politique des grandes puissances. Il a également souligné que l’Europe n’était pas à la merci de cette évolution et qu’elle pouvait contribuer à la façonner, concluant en ces termes : « L’Europe et l’Allemagne ont compris le message. »

De son côté, le chef de l’État français affirme également sa volonté de renforcer l’Europe, notamment par la valorisation de la coopération intracommunautaire. À cet effet, il souhaite instaurer une « priorité européenne » dans les domaines technologiques de l’intelligence artificielle, de la défense et du numérique. Cette vision s’inspire du rapport Draghi, du nom de l’ancien dirigeant de la Banque centrale européenne. Afin de parvenir à une « souveraineté européenne », le président français espère également faire évoluer les règles de la Banque centrale, en introduisant une plus grande flexibilité des taux directeurs, maintenus à un niveau bas depuis la crise de la Covid-19. Il a par ailleurs exprimé le souhait d’un nouvel emprunt commun des vingt-sept pays de l’Union afin de développer les secteurs industriels précités, mais aussi de contourner les contraintes liées à la situation budgétaire actuelle de son propre pays.

Seulement, le chancelier ne l’entend pas de cette oreille. Son ministre des Affaires étrangères, Johann Wadephul, a récemment critiqué lors d’une intervention au sein d’une radio publique allemande, une action jugée insuffisante de l’État français en matière de défense. En juin 2025, les pays membres de l’OTAN s’étaient en effet engagés à porter leurs dépenses militaires à hauteur de 5 % de leur produit intérieur brut. Le gouvernement allemand estime que la faiblesse du président français sur la scène politique intérieure ne lui permet pas d’imposer ses vues dans les décisions politiques de l’Union européenne. À l’instar de ses prédécesseurs, l’actuel titulaire de la chancellerie exhorte la gouvernance française à engager des réformes et à réaliser des économies, notamment sur ses politiques sociales.

Dès 2014, Angela Merkel, alors cheffe du gouvernement allemand, exprimait déjà ses inquiétudes quant au manque de rigueur budgétaire de son homologue français, François Hollande, et l’appelait à emprunter la voie des économies afin de se conformer aux exigences du cadre européen. À l’époque, le contexte était pourtant jugé moins dégradé pour la France.

Politique intérieure et Géoéconomie contraignante

Emmanuel Macron est néanmoins le porteur de cette ligne économique, qui met l’accent sur l’attractivité de l’investissement étranger et la libre circulation des capitaux. Ses nombreuses réformes engagées depuis 2017 ont été largement inspirées par les élites économiques et politiques allemandes, auxquelles il se référait régulièrement pour justifier l’efficacité de son action. Il avait d’ailleurs été salué par Angela Merkel pour les réformes entreprises à la tête de l’État. Force est pourtant de constater que la France se trouve aujourd’hui dans une situation budgétaire complexe, aggravée par une instabilité politique persistante et par une lecture médiatique parfois dogmatique, des éléments qui pèsent sur sa crédibilité auprès des agences de notation. Selon Alain Minc, ancien conseiller du président, cette situation résulterait notamment de l’incapacité du gouvernement à lever l’impôt sur les grandes fortunes et les grandes entreprises en période de crise.

À l’inverse, comme le souligne le sénateur Fabien Gay, l’État a largement soutenu les grandes entreprises par le biais de subventions de natures diverses, qu’il s’agisse d’aides directes, de crédits d’impôt ou de dispositifs de soutien à l’innovation. Cette inertie fiscale, conjuguée à la suppression ou à la transformation de plusieurs leviers majeurs, notamment la suppression de l’impôt de solidarité sur la fortune remplacé par l’impôt sur la fortune immobilière, la baisse progressive puis la suppression de la cotisation sur la valeur ajoutée des entreprises, la mise en place d’un prélèvement forfaitaire unique de 30 % sur les revenus du capital ainsi que la suppression de la taxe d’habitation pour les résidences principales, représente un manque à gagner estimé à près de 70 milliards d’euros. Elle a contribué selon certains observateurs économiques hétérodoxes comme les économistes atterrés à la dégradation du contexte budgétaire français.

De son côté, l’Allemagne a dû faire face à une situation de quasi-récession. Son modèle économique, fondé sur l’exportation de composants industriels à forte valeur ajoutée, tels que les machines-outils de précision, les équipements d’automatisation industrielle, les composants automobiles ou encore les systèmes chimiques spécialisés, est aujourd’hui mis à l’épreuve par l’essor de la Chine, à la fois comme puissance industrielle, technologique et surtout commerciale. Le marché européen se trouve ainsi inondé de produits chinois, allant des biens manufacturés courants, comme les équipements électroniques grand public, les panneaux photovoltaïques ou les batteries lithium-ion, à des produits à haute valeur ajoutée, notamment dans le secteur automobile avec l’essor des véhicules électriques chinois. Dans ce contexte, l’ancien chancelier Olaf Scholz, à la tête d’une coalition réunissant le Parti social-démocrate allemand et les Verts, a fait le choix de soutenir la consommation intérieure, au prix d’un recours accru à l’endettement de l’État allemand. Au début de l’année 2025 le pays avait dégagé une croissance de 0,2% à 0,3% selon Destatis (office fédérale de la statistique), constituant le premier signe de rebond économique après deux années de léthargie.

L’Europe comme devenir mais l’Europe comme terrain d’affrontement

Les deux géants européens font donc face à des difficultés de nature diverses et tentent par l’intermédiaire de l’agenda international de refaçonner leurs économies respectives. Le choix du Président français d’axer ladite souveraineté européenne sur un remodelage de la politique budgétaire européenne s’impose par sa propre incapacité à décider de la politique budgétaire de son pays. Les entreprises ne peuvent par conséquent pas prévoir de plans d’actions à long terme et les investisseurs doutent supposément du devenir de leurs investissements. Une politique de réindustrialisation et d’investissement dans les secteurs de la défense, du numérique et de l’IA, en somme des secteurs ou la France disposent d’avantages comparatifs, pourraient supposément revitaliser les élites économiques françaises et leurs fleurons.

Les accords de libre-échange conclus entre l’Union européenne et le Mercosur, ainsi qu’entre l’Union européenne et l’Inde, s’inscrivent à l’inverse dans une stratégie allemande consistant à investir durablement les marchés sud-américains et indiens par l’exportation de ses produits industriels. Cette orientation repose sur un échange implicite fondé sur l’obtention de concessions douanières portant à la fois sur les produits manufacturés et agricoles, et vise, dans le même mouvement, à réaffirmer la filiation historique du modèle économique allemand, traditionnellement structuré autour de la performance de ses exportations.

Dans la mesure où l’hypothèse d’un retour à une hyperinflation est aujourd’hui largement écartée, la politique de taux directeurs bas menée par la Banque centrale européenne ne permet cependant pas à l’Allemagne de mobiliser de manière significative la consommation intérieure comme levier principal du rebond économique. Cette contrainte s’explique en grande partie par la persistance de règles économiques et budgétaires actuelles qui trouvent leur légitimation dans une lecture économico-historique du développement de l’État allemand. Celle-ci demeure profondément marquée par le traumatisme de l’hyperinflation de l’entre-deux-guerres, par l’expérience d’une guerre économique ayant débouché sur deux conflits armés majeurs, mais également par l’adhésion à des principes tels que la concurrence libre et non faussée et le libre-échange, érigés en garants de la stabilité économique et de la paix sur le Vieux Continent. Ce cadre normatif et idéologique, largement intégré au discours culturel de l’Union européenne en tant qu’acteur économique, contribue ainsi à maintenir une forme d’immobilité stratégique de l’Allemagne en matière d’évolution de son modèle de développement économique, en limitant sa capacité à s’engager pleinement dans une réorientation fondée sur la stimulation de la demande intérieure.

Une France isolée

La longue histoire de l’Union européenne, et plus particulièrement la dynamique institutionnelle et économique qui s’affirme depuis le traité de Maastricht, met en lumière la capacité des élites économiques allemandes à orienter les grandes échéances européennes et à imposer leurs temporalités et leurs priorités au reste du continent. Il serait toutefois réducteur de résumer la dualité européenne à une opposition simpliste entre économies de consommation et économies exportatrices, ou encore à une lecture strictement comptable opposant économies déficitaires et économies excédentaires en matière de commerce extérieur. Néanmoins, les enseignements de John Maynard Keynes, figure fondatrice de la macroéconomie et porteur d’une pensée aux accents fédéralistes à travers son projet de monnaie internationale ( le bancor), rappellent que ces déséquilibres structurels conditionnent profondément les asymétries du système économique et, par conséquent, les relations commerciales, politiques et diplomatiques entre les États.

Keynes soulignait également que « les hommes d’action, qui se croient parfaitement affranchis des influences doctrinales, sont le plus souvent les esclaves de quelque économiste défunt ». Cette affirmation trouve une résonance particulière dans l’action allemande contemporaine, qui, à l’instar de son homologue étatsunien, cherche à consolider son pré carré économique et à réactualiser une doctrine dont l’efficacité passée a progressivement occulté les conditions historiques précises qui l’avaient rendue opérante. Ce mouvement s’apparente moins à une innovation stratégique qu’à la reconduction d’un cadre intellectuel ayant conduit l’Allemagne à s’éloigner des fondements mêmes de son rayonnement économique initial.

La France n’échappe pas à cette logique et se trouve elle aussi prise dans ses propres contradictions. La justification actuelle de la réindustrialisation apparaît d’autant plus fragile qu’elle s’inscrit dans un contexte d’isolement politique relatif, largement nourri par une attitude jugée agressive lors de la crise de la zone euro à l’égard de partenaires tels que la Grèce, l’Espagne, l’Irlande ou encore l’Italie. Ces États, avec lesquels la France partage pourtant de nombreuses caractéristiques structurelles, qu’il s’agisse de niveaux de dette publique élevés, de fortes capacités agricoles, d’économies touristiques dynamiques ou encore de sociétés largement orientées vers la consommation, ont progressivement privilégié l’adhésion au cadre allemand, certes contraignant, mais perçu comme plus lisible et plus stable. À l’inverse, la solidarité proposée par Paris est apparue conditionnelle et subordonnée à la défense de ses propres intérêts. Dans cette perspective, le Mercosur agit comme un révélateur des rapports de force à l’œuvre au sein de l’Union européenne. La position française y apparaît affaiblie face à une Allemagne qui, une fois encore, parvient à imposer son agenda et à orienter les choix stratégiques de l’Union européenne dans le sens de ses priorités économiques et commerciales.

Un duel asymétrique

Dans un souci de continuité politique avec ses deux quinquennats, le président français s’attache à consolider son assise nationale en verrouillant des postes institutionnels et politiques clefs au profit de ses plus proches collaborateurs, à l’image de Richard Ferrand ou d’Amélie de Montchalin. Cette stratégie de sécurisation interne s’inscrit dans un climat de forte tension politique, nourri par la crainte persistante de l’accession au pouvoir d’une gauche radicale ou d’une extrême droite, dont certaines dynamiques sont perçues comme pouvant être soutenues, directement ou indirectement, par des puissances impériales en déclin. Ce contexte fragilise davantage une présidence qui, y compris sur la scène européenne, apparaît de plus en plus affaiblie et contrainte dans sa capacité d’initiative.

À juste titre, la Chine, les États Unis, fait relativement nouveau dans le discours public, mais également la Russie, sont désormais régulièrement désignés comme des concurrents géopolitiques majeurs, tant par les experts en relations internationales que par les médias. Cette lecture, bien que pertinente à l’échelle globale, tend toutefois à occulter une réalité plus immédiate et plus structurante pour la France. Le concurrent direct, dans le cadre européen, demeure avant tout considéré comme un allié stratégique.  Dès lors, le devenir de l’économie française, ses marges de manœuvre potentielles, la question de sa souveraineté ou, à l’inverse, le risque d’une vassalisation renforcée, ne sauraient être envisagés en dehors d’un cadre institutionnel, économique et politique largement maîtrisé par Berlin. Cette dépendance structurelle limite la capacité de la France à formuler une stratégie autonome et cohérente, tant sur le plan économique que diplomatique, et inscrit durablement son avenir dans une relation asymétrique où l’équilibre des pouvoirs demeure largement défavorable tant que le cadre européen ne sera pas réformé. Les récentes manœuvres géopolitiques des grandes puissances sont susceptibles de remettre en cause cette supposée fatalité et d’infléchir durablement la pensée économique des élites franco-allemandes, ainsi que le statu quo institutionnel et doctrinal en vigueur depuis la mise en œuvre du traité de Lisbonne. L’intensification des rivalités stratégiques à l’échelle mondiale contraint désormais les acteurs européens à reconsidérer des équilibres longtemps perçus comme intangibles, tant en matière de souveraineté économique que de gouvernance politique.

Convergence Franco-Allemande

La convergence franco-allemande pourrait ainsi s’opérer moins par une volonté politique spontanée que sous l’effet de contraintes extérieures croissantes pesant sur la soutenabilité du modèle européen. Cette dynamique se manifeste avec une acuité particulière dans le champ de l’Europe de la défense, longtemps demeurée un projet timoré, freiné à la fois par la fragmentation des intérêts stratégiques nationaux et par la domination industrielle et technologique du complexe militaro-industriel étatsunien, qui limite l’autonomie capacitaire du continent. Elle impose de facto une réflexion renouvelée sur les instruments budgétaires et financiers de l’Union, dont l’inadéquation face aux exigences stratégiques contemporaines devient de plus en plus manifeste. Ces pressions externes s’exercent également sur le cadre politique et idéologique européen, qu’il s’agisse des velléités révisionnistes portées par la Russie de Vladimir Poutine ou des remises en cause doctrinales issues du courant MAGA aux États-Unis, notamment incarnées par JD Vance, qui fragilisent le socle normatif de la démocratie libérale européenne.

Dans ce contexte, l’affirmation d’une souveraineté européenne crédible apparaît indissociable d’une réforme profonde du pacte de stabilité et de croissance. L’assouplissement des règles encadrant les déficits et la dette publique, combiné à une distinction plus nette entre dépenses courantes et investissements stratégiques, constituerait un levier essentiel pour permettre aux États membres d’engager les efforts nécessaires en matière de défense, de transition technologique et de réindustrialisation. Cette évolution du cadre budgétaire ne saurait toutefois produire pleinement ses effets sans une redéfinition du rôle de la Banque centrale européenne. Au-delà de sa mission de stabilité des prix, la BCE pourrait être appelée à accompagner plus explicitement une stratégie d’investissement commun, en garantissant des conditions de financement soutenables pour les États et en soutenant l’émission de dette européenne mutualisée. L’expérience du plan de relance post-Covid a démontré qu’un recours encadré à la dette commune pouvait renforcer la cohésion de l’Union tout en limitant les asymétries entre économies nationales. Dans cette perspective, la mutualisation partielle de l’endettement destiné à financer des projets stratégiques européens apparaîtrait comme un terrain de convergence entre la France et l’Allemagne, en offrant à la première des marges de manœuvre budgétaires accrues et à la seconde un instrument de stabilisation macroéconomique apte à sécuriser durablement son modèle économique dans un environnement international marqué par une instabilité croissante.

Toute l’affirmation de cette hypothèse réside  aussi dans les urnes. Les prochaines échéances électorales françaises pourraient en effet ouvrir une nouvelle séquence politique et infléchir la dynamique actuelle. Une nouvelle gouvernance aurait la capacité de redéfinir les priorités internationales de la France et de replacer la question de la souveraineté économique et budgétaire au cœur de son action européenne.

La prochaine mandature devra ainsi faire de ce dossier un axe central de sa politique étrangère. Sa crédibilité à Bruxelles et à Berlin dépendra largement de sa capacité à porter une réforme du cadre budgétaire européen, à peser sur l’évolution du rôle de la Banque centrale européenne et à défendre de nouveaux instruments de financement commun. Autant de leviers qui conditionneront le retour de la France comme acteur moteur du projet européen et la possibilité d’un rééquilibrage durable du rapport de force franco-allemand. D’autant plus que l’Allemagne ne jouit pas d’un contexte favorable et devra composer avec la France si elle entend maintenir le cadre européen.

Le général de Gaulle déclarait en son temps, à propos de l’action du Chancellier Adenauer : « Les Allemands ont maintenant pris une position de dissidence par rapport à notre traité de coopération et d’amitié. Nous ne pouvons pas les en empêcher. L’Allemagne suit sa voie, et ce n’est pas la nôtre. Dès lors, nous ne pouvons plus avoir de politique commune avec elle. » Ceux qui se réclament de son héritage devront, à coup sûr, prendre en compte ces considérations.