Après un hiver exceptionnellement pluvieux dans l’Hérault, faut-il redouter une invasion précoce du moustique tigre ? À Montpellier, le directeur de recherche à l’Institut de recherche pour le développement, Frédéric Simard, décrypte les effets réels de la météo et alerte sur le printemps.

Les cumuls de pluie battent des records depuis plusieurs semaines sur Montpellier et sa métropole. Dans les jardins, les coupelles débordent, les récupérateurs d’eau sont pleins. De quoi faire craindre une saison noire. Entretien.

Avec cet hiver très pluvieux, doit-on s’attendre à une explosion du moustique tigre ?

Non, pas directement. On pourrait penser que la pluie favorise sa prolifération, mais en hiver le moustique tigre est sous forme d’œufs en diapause, une forme d’hibernation. Ces œufs sont solidement fixés aux parois des récipients et extrêmement résistants. Les fortes pluies ne les éliminent pas. Le stock est toujours là, prêt à éclore.

Ils résistent aussi au froid ?

Oui, tant que les épisodes de gel ne sont pas prolongés. Les œufs sont conçus pour passer l’hiver. Ils n’éclosent pas avant d’avoir reçu les bons signaux : hausse des températures et mise en eau au printemps.

« Un printemps doux et humide peut accélérer le cycle de développement »

À Montpellier, quand débute réellement la saison ?

On commence à observer les premières larves fin mars dans les sites que nous suivons. Mais pour que les habitants ressentent les nuisances, il faut attendre en général la mi-avril, parfois la troisième semaine d’avril. C’est à ce moment-là que les femelles deviennent assez nombreuses pour qu’on s’en rende compte.

La pluie record de cet hiver ne changera donc rien ?

Ce qui va compter, ce sont surtout les conditions de mars et avril. Un printemps doux et humide peut accélérer le cycle de développement et rendre la montée en puissance plus rapide. À l’inverse, un épisode froid tardif peut retarder la dynamique. L’hiver, lui, n’aura pas d’effet majeur.

La métropole de Montpellier est-elle particulièrement vulnérable ?

Oui. Le moustique tigre, Aedes albopictus, est installé ici depuis plus de vingt ans. Nous faisons partie des territoires les plus anciennement colonisés. Il est désormais présent dans 82 départements français, mais dans l’Hérault la densité est forte et la colonisation très homogène.

Pourquoi s’adapte-t-il si bien à notre territoire ?

Parce qu’il est parfaitement adapté au milieu urbain. Contrairement au moustique des marais, qui reste lié aux zones humides naturelles, le moustique tigre exploite les petits volumes d’eau stagnante créés par l’activité humaine : coupelles, seaux, gouttières, bâches, regards. Nos villes lui offrent une niche écologique quasiment vide.

Les campagnes de démoustication menées lors des cas de chikungunya sont-elles suffisantes ?

Elles sont utiles mais ponctuelles. C’est un outil d’urgence, comparable à un extincteur sur un départ de feu. On réduit brutalement la population locale pour limiter le risque de transmission d’un virus. Mais si les gîtes larvaires persistent, la population se reconstitue rapidement.

Peut-on encore freiner sa progression ?

Il n’y a pas de fatalité, mais cela suppose une mobilisation collective. Les pouvoirs publics agissent dans l’espace public, mais l’essentiel des gîtes se trouve dans les propriétés privées. Chacun a un rôle à jouer.

Concrètement, que doivent faire les habitants dès maintenant ?

Profiter de la fin de l’hiver pour éliminer toutes les eaux stagnantes autour des habitations. Vider, brosser, couvrir. Les œufs ne disparaîtront pas seuls. Une fois les adultes présents, on peut utiliser des répulsifs efficaces, porter des vêtements amples et clairs, et éviter les heures les plus actives, tôt le matin et en fin d’après-midi. Mais la clé reste la prévention avant l’éclosion.

En résumé, à quoi faut-il s’attendre au printemps 2026 ?

À Montpellier et dans sa région, le moustique tigre sera là. La question n’est pas sa présence, mais l’intensité des nuisances. Et cela dépendra largement de la météo du printemps… et de notre capacité collective à réduire les gîtes larvaires.

« Il reste beaucoup à apprendre »

Pour le chercheur de l’IRD, « il reste beaucoup à apprendre sur le moustique tigre ». Depyuis son arrivée en France, au début des années 2000, l’Aedes albopictus continue d’interroger en particulier « sur ses capacités d’adaptation à nos villes et à notre climat ». Les chercheurs travaillent sur la durée réelle de sa diapause (hibernation), sa tolérance aux hivers doux ou aux épisodes de froid et la rapidité de son cycle au printemps. « On cherche aussi à mieux comprendre où et quand les habitants sont le plus exposés, comment l’aménagement urbain favorise ou freine, sa prolifération, et dans quelles conditions précises il peut transmettre des virus comme la dengue ou le chikungunya ». « Vingt ans, à l’échelle de l’évolution, c’est très court : l’espèce continue d’évoluer sous nos yeux », conclue le chercheur.