La frénésie économique et diplomatique semble s’être donné rendez-vous sur la côte ouest de l’Inde. Emmanuel Macron et Narendra Modi se font face, sourire de circonstance et main serrée pour la photo officielle, mais derrière l’image, c’est une stratégie globale qui se joue. Défense, commerce, intelligence artificielle : le partenariat franco-indien, désormais qualifié de « sans limites », prend un tour industriel et géopolitique inédit.
« Le partenariat indo-français n’a pas de limites. Il s’étend des profondeurs des océans aux plus hautes montagnes », lance Modi, tandis que Macron enchaîne : « La relation franco-indienne est dans une phase d’accélération remarquable, et ce en réponse à la mutation de l’ordre international ». Des mots qui traduisent moins un simple échange diplomatique qu’une volonté affirmée de construire un bloc capable de naviguer dans le grand désordre mondial, celui provoqué par la diplomatie erratique de Donald Trump et la montée en puissance de la Chine.
Face à cette instabilité, la France et l’Inde affichent leur refus de « subir aucune forme d’hégémonie » ni la « conflictualité de quelque-uns ». Les métaux rares, où Pékin joue un rôle clé, deviennent symboles d’une dépendance stratégique à combattre. Et le commerce ? « Nous croyons dans le commerce international » et « récusons les méthodes coercitives », insiste Emmanuel Macron. Derrière ces déclarations, un message clair : Paris et New Delhi entendent multiplier leurs échanges et contrer la guerre des droits de douane imposée par Washington.
Le terrain industriel parle pour lui : 114 avions Rafale supplémentaires pour l’armée de l’Air indienne sont dans les tuyaux, s’ajoutant aux 36 déjà commandés. Dassault Aviation doit encore négocier la répartition des chaînes de montage, Delhi réclamant la « majorité » de « Make in India ». Le contrat, d’un montant de plus de 30 milliards d’euros, n’est pas encore signé, mais l’Élysée se dit « optimiste ». La semaine dernière, l’Inde avait déjà validé l’achat de 26 Rafale marine pour ses porte-avions. Quelques kilomètres plus loin, à Bangalore, Airbus a inauguré à distance une chaîne de montage d’hélicoptères H125 : le symbole d’un partenariat industriel désormais tangible.
Et l’intelligence artificielle ? Le sommet mondial AI Impact, qui ouvre mercredi soir à New Delhi, verra Macron prononcer un discours inaugural devant une quinzaine de chefs d’État et les dirigeants des géants technologiques mondiaux. Paris défend une IA « durable et en faveur de l’intérêt général », tandis que New Delhi, pays le plus peuplé du monde, se profile comme un marché stratégique pour la recherche et l’innovation.
La dimension économique est loin d’être négligeable : la délégation française rassemble une centaine de dirigeants d’entreprises, dont EDF, Schneider Electric, CMA-CGM (propriétaire de La Tribune, ndlr), Safran ou Naval Group. Le commerce bilatéral, actuellement autour de 15 milliards d’euros, a un potentiel que la présidence française estime encore largement inexploité. « On a un commerce bilatéral avec l’Inde qui a augmenté ces dernières années… Mais on estime qu’on a un potentiel encore inexploité et que ce commerce, ses échanges peuvent se renforcer », souligne la présidence française.
La visite de Macron s’inscrit enfin dans une logique stratégique à long terme. Le président français a invité Narendra Modi au G7 de juin à Evian, et une « réunion ad hoc » pourrait précéder le sommet pour aligner leurs positions sur les grands équilibres internationaux.