Par
Baptiste Hue
Publié le
17 févr. 2026 à 18h44
Si vous êtes fidèles lecteurs de la rubrique tennis de La Presse de la Manche, vous avez certainement observé une constante dans les comptes rendus de notre correspondant historique, Bruno Boullé. À chaque tournoi, ou presque, il relaye en effet la désolation des juges-arbitres face au faible nombre d’inscriptions chez les féminines et donc leur difficulté pour composer des tableaux cohérents.
Loin d’être nouveau, ce phénomène a pris une ampleur considérable ces dernières années. Quelles en sont les raisons ? Tentative d’éclairage.
Moins de licenciées…
La première explication est tout simplement d’ordre mathématique. Avec seulement 29,3 % de pratiquantes sur l’ensemble des licenciés de la FFT, il est logique qu’elles soient moins nombreuses que les hommes sur les tournois.
… et surtout moins de compétitrices
La proportion des femmes sur les tournois descend beaucoup plus bas. À Siouville-Hague, cette année, Grégory Godfroy a dû se « débrouiller » avec à peine dix joueuses, dont seulement trois de 3e série. Même son de cloche en ce moment du côté du CL Tourlaville qui accueille 26 filles pour son tournoi en musique sur plus de 150 participants.
« Et encore, on s’en sort mieux que d’habitude ! D’habitude, on a plutôt 15 filles, 20 maximum », précise Anthony Guérard, le juge-arbitre. « Et ce sont surtout des filles de 4e série, des loisirs-compétitions comme on dit. » « Il y a toujours eu moins de filles que de garçons, mais l’écart s’est vraiment accentué », confirme l’Équeurdrevillaise Delphine Girre, juge-arbitre depuis 20 ans qui estime « les filles beaucoup moins compétitrices que les garçons ».
La lassitude
Pour Anthony Guérard, cette désaffection des féminines relève d’un cercle vicieux. « Moins elles sont nombreuses, et plus elles sont amenées à toujours affronter les mêmes. Donc il y a une certaine lassitude, donc elles ne s’inscrivent plus… C’est le chien qui se mord la queue. »
L’autre problème, pour Delphine Girre, est lié à l’incohérence des tableaux. « Il manque de nombreux classements, si bien qu’une 15/5 va jouer à 30/1 son premier match et passer aussitôt à 15/2 ou 15/1 le match suivant… Le fossé est trop grand. Elles ne peuvent pas progresser au classement dans ces conditions, ce n’est pas motivant pour elles… »
Les contraintes
Le modèle des tournois « classiques » a-t-il encore un avenir ? Devoir se rendre disponible sur plusieurs jours, être convoqué à des heures tardives, être appelé à jouer deux fois dans la même journée, devoir attendre la fin des matchs à rallonge pour rentrer sur le court… Tous ces éléments ne jouent pas en faveur du tennis.
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En particulier pour les femmes, celles qui cochent « le moins de disponibilités » selon les juges-arbitres interrogés. « Pour la vie de famille, ce n’est pas évident. Les femmes ont d’autres priorités que la compétition », relève Delphine Girre.
« La société évolue. Il n’y a pas de chute de licenciés, mais on retrouve maintenant des adultes qui viennent prendre des cours à une heure précise, un jour précis de la semaine. Ils ne veulent plus s’engager sur un tournoi et devoir s’adapter à des horaires fluctuants. C’est trop de contraintes », abonde Pierrick Dorange, secrétaire de la Ligue de Normandie et directeur de l’Open féminin 50.
Le décrochage à l’adolescence
À l’adolescence, beaucoup de filles abandonnent la pratique sportive ou deviennent moins actives. Le tennis est l’un des sports à en pâtir. Illustration cette semaine au club de Siouville où le tournoi jeunes a réuni de nombreuses joueuses chez les 7-10 ans, mais seulement deux chez les 11-14 ans, ce qui offre une confrontation directement en finale, et… aucune chez les 15-18 ans.
« Les jeunes filles qui commencent à avoir un bon niveau sont obligées de faire énormément de route, avec des tournois en Haute-Normandie, pour trouver des matchs intéressants à jouer. Ça peut être compliqué pour elles mais aussi pour les parents », observe Grégory Godfroy.
L’absence de modèles
En souffrance, le tennis féminin français n’arrive pas à faire émerger des championnes capables de susciter des vocations. « Il manque une figure capable de faire rêver les jeunes filles », déplore Anthony Guérard.
Comme beaucoup, il note aussi un traitement médiatique plus faible pour la gent féminine, confrontée notamment à l’absence de sessions nocturnes dédiées à Roland-Garros. Ce manque de visibilité peut influer sur l’envie des jeunes femmes de s’investir.
La concurrence des autres sports
Si l’on évoque souvent la raréfaction des filles sur les tournois de tennis, vous aurez remarqué, à l’inverse, que l’on souligne très régulièrement la hausse des femmes dans les pelotons de courses à pied. « Il y a beaucoup plus de concurrence », analyse Grégory Godefroy. « Les filles sont de plus en plus nombreuses à courir, mais aussi à aller à la salle de sport, à faire du vélo. Forcément, tout ça laisse moins de place au tennis… »
« Il y a un vrai problème »
C’est un visage incontournable du tennis local. Du haut de ses 37 ans, la Flamanvillaise Amélie Klotz est bien placée pour observer l’évolution des profils féminins sur les tournois. Comme beaucoup, cette boulimique de compétition reconnaît que le modèle traditionnel des tournois n’est pas évident à appréhender pour les femmes, contraintes de « s’organiser en semaine », prises « entre le travail et les enfants… » « Et puis, elles en ont marre de jouer tout le temps les mêmes têtes ! » Pour la licenciée du club de Siouville-Hague, « il y a surtout un vrai problème » lié à la refonte des classements qui encourage à participer à de nombreux tournois et fait redescendre dans la hiérarchie des filles qui ne jouent pas suffisamment. « On tombe souvent sur des joueuses qui sont trois ou quatre classements plus fortes que leur niveau affiché, parfois des anciennes 2e série. Et il n’y a pas de progression dans les tableaux. Ça peut être décourageant. » La vice-championne de la Manche 3e série, juriste à Cherbourg, plébiscite d’autres modèles de tournois (multi-chances, phases de poules…) comme les championnats de la Manche individuels où l’on retrouve davantage de participantes. « Il n’y a pas d’horaires imposés, les joueuses s’arrangent entre elles. C’est plus apprécié que les tournois classiques. »
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