La baisse des subventions met sérieusement en péril le modèle économique de ce monument classé au patrimoine mondial de l’Unesco en 2021.
Au phare de Cordouan (Gironde), le dernier habité de France, des difficultés budgétaires semblent mettre en péril ses gardiens. «On se sent menacés car on nous parle de la fin du gardiennage tous les jours. Mais il faut être réaliste, je crois que ni les élus ni la France ne feront l’erreur d’abandonner ce trésor», déclare d’emblée Thomas Dalisson. À 43 ans, il est l’un des six gardiens qui préserve ce monument haut de 67 mètres, classé au patrimoine mondial de l’Unesco en 2021. Construit en 1584 à la demande du roi Henri III, le phare de Cordouan est sous la protection quotidienne de l’homme depuis plus de 400 ans.
Et il y a beaucoup à faire malgré l’automatisation de l’éclairage et de la signalétique en 2010. Entretien de la peinture qui s’écaille, du bois qui gonfle ou qui a pourri, des fenêtres cassées par les vents, des parquets à éponger après une forte houle ou encore des batteries et des vieux groupes électrogènes… «Nous passons un mois et demi à repeindre chaque année et ce n’est pas qu’esthétique. Cela permet d’empêcher la rouille et la casse», détaille Thomas Dalisson. Avant de préciser : «Tout ce qu’on fait depuis dix ans se fait à l’économie et à la bonne volonté. On se débrouille comme on peut, quitte à farfouiller dans un tas de vis rouillée pour trouver les trois vis qui nous permettront de faire tenir le meuble.»
Déficit d’exploitation
Et c’est là que le bat blesse : malgré ces économies de bout de chandelle, le phare de Cordouan n’est pas rentable. Jean-Luc Trouvat, le directeur du Syndicat mixte pour le développement durable de l’estuaire de la Gironde (Smiddest) qui en a la gestion jusqu’en 2026, estime à «un peu moins de 200.000 euros» le déficit d’exploitation du monument. Si les collectivités locales (départements de la Gironde, de la Charente-Maritime et la région Nouvelle-Aquitaine) épongeaient jusqu’alors la dette annuelle, la baisse des dotations de l’État change la donne.
«Nous sommes forcés de revoir le modèle économique du phare, ses missions et nous devrons sûrement repenser sa tarification», déclare au Figaro Jean-Luc Trouvat. Avant d’expliquer : «Nous sommes contraints car le phare n’est ouvert qu’à marée basse, quatre heures par jour et nous ne pouvons pas augmenter sa capacité d’accueil». Vendue 15 euros l’été et 7 euros en basse saison, l’entrée au phare de Cordouan doit être couplée avec un trajet en bateau qui coûte entre 40 à 48 euros. «C’est un abus de langage de dire que c’est un défaut de gestion, les billets sont assez chers, c’est juste que l’essentiel revient au transporteur qui paie son gasoil et emploie quatre personnes mobilisées pendant quatre heures», souligne Thomas Dalisson.
Crainte de vandalisme
Pour faire des économies, le phare de Cordouan – qui reçoit 25.000 visiteurs par an et dont la boutique enregistre déjà 310.000 euros de recettes – prévoit d’améliorer les produits de sa boutique pour la rendre plus attractive et d’augmenter le prix de ses billets d’entrée. La présence des gardiens, qui assurent l’accueil des touristes, les visites et l’entretien du phare, elle, n’est en revanche pas remise en cause par le Smiddest. «Les gardiens triment durs, en été comme en hiver. En leur absence, une personne qui arriverait en scooter des mers pourrait entrer dans le phare à l’envie. Leur présence évite aussi le vandalisme», assure ainsi Jean-Luc Trouvat.
Plus prosaïque Thomas Dalisson souligne qu’entre la mise en hivernage et le mois et demi de peinture, fermer pour l’hiver reviendrait à économiser deux mois de gardiennage par an au risque de voir batteries, groupes électrogènes et boiseries du monument se dégrader. Et le quadragénaire craint la nature encore plus que l’homme. «À la moindre fenêtre cassée (et non réparée par les gardiens dans la journée, NDLR), ce sont les oiseaux qui vont s’installer dans le phare. Je vous laisse imaginer le décor si nous devons réparer après eux», insiste-t-il en rappelant qu’il faut une journée complète à un technicien extérieur pour accéder au lieu. Reste à savoir si les gardiens du phare parviendront à en prolonger «l’heureuse mémoire», selon le vœu exprimé par son architecte Louis de Foix dans l’ode qui lui fut dédiée.