À Strasbourg, la crise du logement est bien réelle. La tension locative dans la 8e plus grande ville de France cristallise aujourd’hui les tensions au vu du nombre de logements vacants recensés dans la capitale alsacienne. En interne, la Ville et les associations luttent contre cette problématique depuis plusieurs années.
En pleine trêve hivernale, le Comité droit au logement du Bas-Rhin dénonçait le 11 janvier dernier l’expulsion d’« une famille de quatre enfants, avec une femme enceinte de 8 mois » du foyer Notre-Dame à Strasbourg. L’association déplorait dans le même temps « une mise à la rue », alors que « les services d’hébergement d’urgence sont saturés à Strasbourg ».
Cette saturation concerne en réalité tout le parc immobilier de la ville, voire d’une bonne partie de l’Eurométropole de Strasbourg. Dans le même temps, nombre de logements sont aujourd’hui vacants, la plupart depuis plusieurs années, et ce contraste fait grincer des dents.
© Hugo Favre – Napoli / Pokaa
3 558 logements vacants à Strasbourg
Selon les derniers chiffres du fichier LOVAC, un outil en open source de l’État, on recense 7 896 logements vacants dans le parc privé à Strasbourg (dont 3 558 depuis plus de deux ans) et 12 828 dans l’Eurométropole au 1er janvier 2024 (dont 5 548 depuis plus de deux ans).
Le site différencie la vacance structurelle et la vacance conjoncturelle. « La vacance conjoncturelle représente l’état d’une ville à l’instant T, et recense les appartements vides au moment où l’enquête est réalisée », explique Suzanne Brolly, adjointe à la maire de Strasbourg en charge des questions liées au logement.
« Le problème de la vacance conjoncturelle est que l’appartement peut être vide depuis une semaine comme depuis 3 mois. Souvent, une vacance entre deux locataires est même plutôt un signe positif, parce qu’il peut y avoir une remise en état du logement. Je m’intéresse donc particulièrement à la vacance structurelle, c’est-à-dire des logements inoccupés depuis plus de deux ans », poursuit l’élue.
© Chloé Moulin / Pokaa
Toujours est-il que 3 558 logements sont vides depuis plus de deux ans à Strasbourg, dans un contexte particulier de tension. La Ville fait-elle donc figure de mauvaise élève au regard de la situation des autres villes de France ? « Non pas du tout », assure Suzanne Brolly, également présidente de l’association nationale Agir contre le logement vacant.
« Cette association réunit de nombreux territoires français comme Ajaccio, Paris, Lyon, les Ardennes. Ce qu’on constate, c’est que le taux de vacance n’est pas élevé dans l’Eurométropole de Strasbourg. Mais au regard des besoins en logement, et vu que la situation est tendue, on ne peut pas se permettre de gaspiller », relate-t-elle.
Des propriétaires bloqué(e)s financièrement par les travaux de rénovation
Dans ce cas, comment ne pas gaspiller ? Comment réhabiliter ces logements inhabités depuis plusieurs années ? Dans un premier temps, il s’agit d’en comprendre les causes.
© Ville de Strasbourg / Document remis
« Plusieurs raisons peuvent entraîner la vacance : ce que j’appelle la procrastination, de remettre au lendemain la remise en état de son bien. Il y a aussi des mauvaises expériences avec des locataires où les propriétaires se retrouvent avec des logements dégradés et ne préfèrent plus louer leur bien », énumère Suzanne Brolly.
« Enfin, il y a les incapacités financières. Si le logement ne respecte pas les étiquettes énergétiques ou s’il est dégradé, il ne peut plus être mis en location. Les propriétaires doivent donc engager des travaux et n’ont pas forcément la capacité financière de les réaliser », poursuit l’élu.
« Notre objectif est donc d’aller vers ces propriétaires pour comprendre pourquoi leur logement n’est plus sur le marché et leur proposer des solutions. »
© Hugo Favre – Napoli / Pokaa
Une défiscalisation en échange « d’une remise à la location avec un loyer abordable »
Parmi les clés pouvant faire balancer les propriétaires bloqué(e)s par l’aspect financier, le dispositif Loc’Avantages permet « en contrepartie d’une remise à la location avec un loyer abordable, d’avoir droit à une défiscalisation », explique Suzanne Brolly.
Dans le même temps, l’Eurométropole a déployé en 2020 avec l’association Habitat et Humanisme, spécialisée dans le logement des plus fragiles, la plateforme FAC’il.
1. © Pexels / Photo d’illustration ; 2. © Philippe Stirnweiss – Eurométropole de Strasbourg / Document remis
« Le facteur qui empêche la remise en location et qui ressort le plus est lié aux travaux. Certains préfèrent même payer la taxe de logement vacant parce qu’ils ne connaissent pas les dispositifs existants. Ce sont ces propriétaires-là qu’on va chercher », détaille Karima Sekerci, responsable du pôle développement immobilier au sein d’Habitat et Humanisme.
Une part des propriétaires joue la spéculation en mettant leur bien de côté.
Suzanne Brolly
Avec FAC’il, « le propriétaire peut bénéficier de subventions pour réaliser des travaux énergétiques. Et dans le même temps, il va avoir l’obligation de remettre son logement en location », poursuit Karima Sekerci. Au 31 janvier 2025, la plateforme avait permis la mise en location de 399 logements.
Pour autant, rien n’est si facile et certain(e)s propriétaires choisissent de ne pas jouer le jeu.
© Nicolas Kaspar / Pokaa
L’élue Suzanne Brolly connait bien ces profils. « Il y a une part des propriétaires qui joue la spéculation en mettant leur bien de côté et en se disant qu’il vaudra beaucoup plus dans quelques années. »
Ces profils doivent alors payer des taxes pour leurs logements vacances… Ce qui n’est pas une solution à long terme. « Il faut réussir à entrer en contact avec le propriétaire, le convaincre. Il faut éviter le gâchis des mètres carrés et garder un objectif zéro logement vacant. »
La réquisition, une arme fantôme ?
L’un des derniers leviers à utiliser pour lutter contre la vacance des logements est la réquisition, qui permet depuis 1945 l’accès à un logement d’urgence pour les « sans-logis ou mal-logés », d’après le Collectif droit au logement. Une réalité théorique qui a du mal à s’appliquer dans la vraie vie, comme le prouve également le rapport du Collectif contre la précarité Strasbourg Eurométropole.
© Samuel Compion / Pokaa
« Il y a encore des freins sur la réquisition, qui relève du pouvoir du préfet. Pour procéder à une réquisition, il faudrait déjà que l’on puisse identifier les sociétés propriétaires d’immeubles. Pour cela, on dépend des données fiscales, il faut que les fichiers soient bien remplis. En toute honnêteté, il y en a qui savent très bien se débrouiller pour contourner cela », glisse un peu gênée l’élue.
« C’est aussi un choix d’engagement budgétaire, puisque derrière, il faut indemniser les propriétaires », conclut Suzanne Brolly. Contactée, la préfecture n’a pas souhaité donner suite à notre demande d’interview.