Quand il a redébarqué à la Maison-Blanche, Donald Trump n’a pas fait que redécorer le salon à son goût. Il a imposé une manière de communiquer. Sa manière. Directe, remplie de fake news, parfois insultante, largement condescendante, moqueuse et largement tournée vers les réseaux sociaux. A l’opposée, ses adversaires démocrates ont tenté de rester sur leur ligne, inspirée des propos de Michelle Obama, « quand ils s’abaissent, on s’élève ». Une résolution qui n’aura pas duré plus longtemps que celles prises au Nouvel An, de plus en plus d’opposants à Trump s’étant laissés séduire par le « dark woke ».
Auprès du New York Times, Bhavik Lathia, consultant en communication et ancien directeur numérique du Parti démocrate du Wisconsin, a reconnu que « les républicains ont en quelque sorte enfermé les démocrates dans une prison de respectabilité ». Une prison dont ils tentent de sortir depuis un peu plus d’un an maintenant. L’idée est, en gros, que les discours policés et respectables des adversaires du président américain, aussi sincères soient-ils, n’ont que peu d’écho face aux diatribes de Trump. Selon nos confrères, les membres du parti démocrate ont donc été encouragés à changer de ton.
« C’est le décalque du trumpisme, mais à gauche »
Ceux à qui Donald Trump ne manquait pas une occasion de reprocher leurs discours « woke » sont donc désormais passés du côté obscur et ont activé le mode « dark woke ». « On pourrait définir ça comme une réponse au trumpisme par la dérision, par un ton beaucoup plus agressif que le discours démocrate traditionnel, qui va utiliser les mêmes registres que le trumpisme. C’est-à-dire agressivité, second degré, humour blessant, attaques tous azimuts », explique à 20 Minutes Philippe Moreau-Chevrolet, communiquant et professeur de communication à Sciences Po Paris. « C’est vraiment le décalque du trumpisme mais à gauche », ajoute-t-il.
La plupart du temps, cela se passe sur les réseaux sociaux (c’est d’ailleurs des réseaux que vient l’expression « dark woke »). Une des championnes est la membre du congrès démocrate Alexandria Ocasio-Cortez. Elle avait ainsi posté sur Instagram « je ne célèbre pas les violeurs » pour expliquer son absence à la cérémonie d’investiture de Trump. L’influenceuse conservatrice Chaya Raichik avait alors suggéré sur X que le président la poursuive en justice, ce à quoi la démocrate avait rétorqué sur le même canal : « Oh, ça te perturbe ? Pleure encore ».
« Make America Gavin Again »
Gavin Newsom n’est pas en reste. Moquant Donald Trump, son slogan MAGA et le merchandising qu’il a développé autour, le gouverneur démocrate de Californie a publié sur X une photo d’un drapeau avec le slogan « Make America Gavin Again », assurant que « bientôt, MAGA aura une toute nouvelle signification ! ». Toujours sur X, il n’hésite pas à qualifier Trump de « grand-père », encense le chanteur Bad Bunny qui horripile le président. Et son service de presse, toujours sur X, déplore que « nous ne pouvons vraiment pas croire que cet homme possède les codes nucléaires. Respirez profondément, tout le monde. Encore trois ans ».
Jasmine Crockett, élue démocrate du Texas à la Chambre des représentants, n’y est pas allée de main morte, qualifiant de « Hot Wheels governor » Greg Abbott, gouverneur républicain du Texas. Une moquerie non dissimulée envers le handicap du républicain, celui-ci se déplaçant en fauteuil roulant. « On peut être audacieux, mesquin, incisif, tout en gardant une conscience morale », avait déploré auprès du NY Times l’ancienne stratège en communication de… Alexandria Ocasio-Cortez. « Cette stratégie de « dark woke » pose question au sein même du camp démocrate, reconnaît Philippe Moreau-Chevrolet. Certains se demandent s’il faut combattre le trumpisme avec les armes du trumpisme, ou s’il faut subir et essayer de rester soi-même pour ne pas trahir ses valeurs ? ».
Notre dossier sur les Etats-Unis
Aux Etats-Unis, certains y voient une mode qui, comme une trend sur TikTok, pourrait et devrait disparaître. Pour autant, c’est une mode qui pourrait arriver en France – si ce n’est pas déjà le cas. « C’est en train d’arriver paisiblement parce qu’on n’a pas la même culture politique que les Américains, les réseaux sociaux n’ont pas encore pris le tournant populiste radical qu’ils ont aux États-Unis », estime l’enseignant de Sciences Po. Pour lui, il y a tout de même un début « d’alignement vers le bas » du discours de la classe politique qui arrive par les extrêmes, que ce soit dans une communication trumpiste ou « dark woke ».
Mais l’audience que cela génère sur les réseaux ne reflète pas une adhérence massive des électeurs. Au contraire : selon le baromètre de janvier 2026 du Cevipof, 78 % des Français déclarent ne pas avoir confiance en la politique. Un chiffre jamais atteint depuis la création de ce baromètre, en 2009.