C’est un procès déterminant pour l’avenir de TotalEnergies qui s’est ouvert ce jeudi à Paris. Le géant pétro-gazier est accusé d’avoir manqué à son devoir de vigilance en matière de risques environnementaux. Depuis 2017, la loi impose en effet un devoir de vigilance aux grandes entreprises, notamment pour éviter qu’elles ne se défaussent de leurs responsabilités sur leurs sous-traitants lors de scandales industriels. Cette procédure inédite a été initiée par des associations et la Ville de Paris, qui demandent l’arrêt des nouveaux projets pétro-gaziers de TotalEnergies.
Dans le cadre du devoir de vigilance, les entreprises doivent désormais identifier et prévenir tout au long de la production, y compris chez leurs fournisseurs et à l’étranger, les risques liés aux droits humains, à la santé ou la sécurité des travailleurs, ainsi qu’à l’environnement. Mais TotalEnergies et les plaignants s’opposent sur ce que recouvre la notion d’environnement : les entreprises doivent-elles se limiter aux risques à une échelle locale, par exemple la pollution d’un cours d’eau par une usine, ou doivent-elles intégrer un phénomène mondial comme le changement climatique ?
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Cette question de droit était au cœur des plaidoiries des deux parties jeudi devant la 34e chambre du tribunal judiciaire de Paris, créée spécialement en 2024 pour traiter des contentieux liés au droit de vigilance. Pour TotalEnergies, « le devoir de vigilance ne comprend pas le réchauffement climatique », seulement couvert par des obligations déclaratives, ont défendu ses avocats ce jeudi.
Les arguments du groupe pétro-gazier rejoignent ceux du parquet de Paris, qui a souhaité, fait rare pour un procès civil, prendre part à la procédure. Si le procureur a reconnu ce jeudi que la « formulation employée par le législateur ne détermine pas la nature même des risques », il a cependant estimé qu’« une exigence de protection trop globale » qui incomberait aux entreprises « n’est pas envisageable ».
Les quatre ONG à l’initiative de l’action (Notre Affaire à Tous, Sherpa, France Nature Environnement et ZEA) rejettent l’avis du parquet et de TotalEnergies. « Vendre des hydrocarbures pour qu’ils soient brûlés crée un risque » environnemental, ont affirmé leurs avocats à la barre. « N’y aurait-il aucun lien entre le réchauffement climatique et la préservation de la biodiversité ou la prévention de la pollution atmosphérique ? » ont-ils interrogé. Les associations reprochent au groupe de « refuser d’intégrer ses émissions indirectes », celles de ses clients finaux, soit 342 millions de tonnes d’équivalent CO2.
« Les enjeux sont majeurs : le Tribunal pourrait contraindre l’entreprise, le cas échéant sous astreinte financière, à réduire rapidement ses émissions sur l’ensemble de ses activités (l’exploration, l’extraction, la production et l’utilisation de ses produits) », mais aussi « à adopter les mesures nécessaires, telles que la cessation de nouveaux projets et gaziers », écrivent dans un communiqué les ONG Sherpa, Notre Affaire à Tous et France Nature Environnement, ainsi que la Ville de Paris.
Les plaignants demandent dans le détail la cessation des nouveaux projets d’hydrocarbures de TotalEnergies, une réduction de la production de pétrole de 37 % en 2030 et une baisse de 25 % de celle du gaz à la même date. « Nous vous demanderons de prendre une décision courageuse, inédite, mais basée sur le droit », ont défendu les avocats des associations.
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Au-delà des questions de droit, TotalEnergies s’est estimé victime d’une « diabolisation » de la part des plaignants. « Si l’entreprise, qui représente moins de 2 % de la production mondiale, fermait ses portes, le réchauffement climatique continuerait », ont estimé ses avocats.
Dans ce dossier ouvert depuis plusieurs années, les ONG ont connu plusieurs victoires d’étape. La cour d’appel de Paris a déclaré en 2024 leurs actions recevables, tout en déboutant plusieurs collectivités territoriales, dont la ville de New York, qui s’était jointe à l’action. Seule la ville de Paris a vu son intérêt à agir validé par le tribunal.
« C’est le procès de David contre Goliath, mais on sait qui a gagné à la fin », voulait croire mardi le premier adjoint à la maire de Paris, Patrick Bloche, lors d’une conférence de presse. Les associations attendent beaucoup du délibéré, qui sera rendu d’ici à quelques mois : il « pourrait avoir une portée systémique » sur « d’autres secteurs, comme les transports », espère Théa Bounfour, de Sherpa.
En décembre, l’Union européenne (UE) a entériné un nouveau report de sa loi sur le devoir de vigilance des grandes entreprises, à 2029, après avoir déjà largement détricoté ce texte. Il fait les frais du virage probusiness de l’UE, bousculée par la concurrence de la Chine et les droits de douane aux Etats-Unis.
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Les procès contre de grandes entreprises polluantes se multiplient à mesure que la planète se réchauffe. La justice néerlandaise avait rejeté fin 2024 en appel un recours de groupes de défense du climat qui estimaient que le géant pétrolier Shell ne faisait pas assez pour réduire ses émissions de gaz à effet de serre, annulant ainsi un jugement historique rendu trois ans auparavant.
(avec AFP)