Les diagonales de France existaient bien avant que le vélo ultradistance ne devienne tendance. Pas de dossard, pas de live tracking, pas de sponsor. Juste une trace libre à travers le pays, un délai à respecter… et un récit à écrire. À l’heure où l’ultra se médiatise, cette pratique centenaire cultive la discrétion. On s’est entretenu avec Marc Jacquemond, expert du sujet et créateur du podcast « Diagonalistes ».
Diagonales de France : esprit des randonneurs vélo longue distance, es-tu là ?
Chez Weelz!, on vous parle régulièrement de vélo longue distance. Non pas pour glorifier la performance, mais parce qu’on trouve ces formats inspirants. Ils racontent autre chose du vélo : le temps long, l’autonomie, le rapport au territoire. Dans cette pratique en pleine hype, les diagonales de France à vélo occupent une place à part.
Il existe neuf diagonales officielles reliant des villes situées aux extrémités de notre hexagone : Brest–Menton, Dunkerque–Perpignan, Dunkerque–Menton, Strasbourg–Hendaye, Perpignan–Brest, Brest–Strasbourg, Dunkerque–Hendaye, Hendaye–Menton, Strasbourg–Perpignan. À cela s’ajoutent les retours, ce qui porte le total à dix-huit possibilités.
« Il faut aller dans un commissariat pour valider le fait qu’on a bien démarré dans la ville. »
Marc Jacquemond
Le tracé est totalement libre, aucun parcours imposé. Le cycliste choisit sa route, ses cols, ses détours. Une seule contrainte : respecter un délai fixé à l’avance. Pour certaines diagonales, cela signifie rouler autour de 280 à 300 kilomètres par jour.
La validation, elle, a quelque chose d’anachronique. Pas de QR code, pas de tracking GPS. « Obligatoirement, il faut aller dans un commissariat pour valider le fait qu’on a bien démarré dans la ville, et la même chose pour la ville d’arrivée. C’est ce qui fait le charme de l’organisation. », nous raconte Marc.
La performance ne suffit pas, il faut aussi la raconter

Autre particularité : chaque participant doit rédiger un récit de sa diagonale. Ce texte est transmis à l’amicale des diagonalistes. La performance compte presque moins que le récit que l’on va en faire. Un texte qui inscrit votre nom dans l’histoire des Diagonales de France.
L’ensemble est coordonné par une organisation dont le nom même rappelle une certaine époque : l’amicale des Diagonales de France. Elle est rattachée à la FFVélo. Le coût d’inscription tourne autour de dix euros. À l’heure où certains événements d’ultradistance privée dépassent plusieurs centaines d’euros, le contraste est net.
Une pratique centenaire loin de la hype de l’ultradistance
Les diagonales de France ne sont pas une nouveauté. La pratique approche du siècle d’existence. Pourtant, elle reste largement invisible.
Pas de live tracking public. Pas de storytelling calibré. Pas de communication massive sur les réseaux sociaux. Les diagonalistes roulent souvent seuls ou en petits groupes, cinq maximum. Ils se connaissent par bouche-à-oreille, par réunions, par affinités.
Marc Jacquemond le constate : « C’est un monde très solidaire, des gens plutôt humbles, modestes, et en dehors des réseaux. J’ai voulu leur donner la parole. »
La moyenne d’âge est élevée. Beaucoup de pratiquants ont plus de 50 ans. Certains ont 65 ou 70 ans. On est loin du cliché de l’athlète ultra-connecté. Il existe bien sûr des exceptions, et quelques profils capables d’enchaîner plusieurs diagonales par an. Mais la majorité avance à son rythme, dans une logique d’engagement personnel plus que de performance publique.
Pendant ce temps, l’ultradistance privée explose. Les événements se multiplient, les inscriptions se remplissent en quelques minutes, les images circulent en ligne. Les diagonales, elles, continuent leur route sans chercher la lumière.
Du tabac au Paris-Brest-Paris : le parcours de Marc Jacquemond

Marc Jacquemond, 58 ans, habite à Strasbourg et est directeur technique d’une structure culturelle dans une association régionale. Il n’est pas devenu diagonaliste par tradition familiale. Il a commencé le vélo sur le tard, au début de sa quarantaine. Grand fumeur, il décide alors d’arrêter le tabac et d’acheter un vélo. Le déclic se fait progressivement.
Il découvre les sorties Audax, puis le Paris-Brest-Paris, la célèbre randonnée de 1 200 kilomètres organisée tous les quatre ans. Il participe à l’édition 2015. À l’époque, il cherche des récits accessibles. Il trouve surtout des témoignages de « cadors », capables de boucler l’épreuve en 70 heures.
Première diagonale de France en 2021, puis deux, puis trois…
Il décide alors d’écrire son propre livre, 7 ans et 93 heures, pour raconter son cheminement, de fumeur à finisher du Paris-Brest-Paris. « À l’époque, je n’ai pas trouvé de livre pour expliquer comment on fait Paris-Brest-Paris quand on n’est pas sportif », nous explique-t-il.
« 7 ans et 93 heures » est donc une sorte de « Paris-Brest-Paris pour les nuls ». Une manière aussi de rappeler que la longue distance n’est pas réservée aux machines.
En 2019, il accompagne sur les premiers kilomètres, un ami qui se lance sur une diagonale Strasbourg-Hendaye. Ce dernier convainc Marc de s’y mettre.
En 2021, il réalise ainsi sa toute première diagonale. Puis vient une deuxième, puis une troisième. Au retour de sa seconde participation au Paris-Brest-Paris en 2023, l’idée d’un podcast germe.
Le podcast Diagonalistes, mémoire sonore d’une culture vélo
Le podcast Diagonalistes naît fin 2023. Il compte aujourd’hui près de 70 épisodes, publiés tous les quinze jours. Plus de 32 000 écoutes ont été enregistrées. L’ensemble est produit de manière totalement indépendante et bénévole.

Marc Jacquemond enregistre souvent en présentiel, notamment à Strasbourg, ville de départ ou d’arrivée de plusieurs diagonales. Il privilégie l’échange direct. « C’est beaucoup plus agréable », confie-t-il.
Les invités sont rarement des figures médiatiques. Ce sont des cyclistes discrets, souvent éloignés des réseaux sociaux. Beaucoup ont une trajectoire singulière. Certains viennent d’autres pratiques sportives. D’autres découvrent la longue distance après 50 ans.
Le podcast ne s’attarde pas sur les watts ou les moyennes horaires. Il explore le vécu, les doutes, les motivations. En cela, il rejoint l’esprit des diagonales elles-mêmes : raconter l’expérience plutôt que la mettre en scène.
Diagonales de France, un peu d’histoire (à vélo)
« Une autonomie totale du début du tracé de l’itinéraire jusqu’à l’arrivée, dans un temps délimité », c’est ainsi que Marc nous définit les diagonales de France. Une idée qui ne date pas d’hier. Les premières diagonales ont vu le jour dans les années 30, imaginées par un certain Philippe Marre, lui-même inspiré par Paul de Vivie, dit Vélocio, pionnier du cyclotourisme.
En 1947, Philippe Marre passe le flambeau à la Fédération française de cyclotourisme (FFCT, maintenant FFvélo) fraîchement créée (1945). Quant à l’Amicale des Diagonalistes de France, elle voit le jour en 1985. Depuis 1996, cette « confrérie » est membre de la FFCT.
Quelles sont les règles officielles des Diagonales de France ?
Le règlement officiel des Diagonales de France (disponible ici) est clair et assez précis. D’abord, une diagonale consiste à relier deux “sommets” non consécutifs de l’Hexagone, uniquement à la force des mollets. Elle peut être réalisée dans un sens ou dans l’autre. Le parcours est libre, mais les délais ne le sont pas.
Pas d’assistance, pas de triche… et pas d’électrique
L’inscription est réservée aux licenciés majeurs de la FFVélo. Pas de licence, pas de diagonale homologuée. L’esprit est celui de la randonnée longue distance, avec une règle centrale : l’autonomie.
Les voitures suiveuses sont strictement interdites. L’assistance extérieure n’a pas sa place ici. Vous gérez vos ravitaillements, votre sommeil et vos éventuelles galères mécaniques. Quant au type de vélo, le texte est explicite : il faut une bicyclette ou toute machine mue par la seule force musculaire. Traduction : pas de vélo à assistance électrique.
Lors de votre inscription, un délégué fédéral vous remettra un carnet de route ainsi qu’une plaque de cadre, qu’il faudra impérativement fixer sur votre vélo.
On traverse la France pour soi, pas pour se la péter sur les réseaux
« Les diagonales ne sont pas un terrain de compétition. »
Autre point qui surprend : la publication des temps est interdite. Il ne s’agit pas d’un classement officieux ou d’un podium caché. Les diagonales ne sont pas un terrain de compétition. Si quelqu’un s’amuse à transformer son chrono en trophée public, l’homologation peut être refusée.
La diagonale peut se faire seul ou en groupe de six maximum. En équipe, la solidarité est totale : on arrive ensemble ou pas du tout. En cas d’abandon pour force majeure, il faut immédiatement prévenir le délégué fédéral.
Auparavant, l’ancien règlement imposait de prévenir par carte postale en cas d’abandon. Mais heureusement, les diagonalistes sont entrés dans une nouvelle ère technologique : il faut maintenant prévenir… par SMS.
Des contrôles intermédiaires
On a déjà évoqué plus haut le fait que les départs et arrivées doivent être validés au commissariat central des villes concernées. Il y a également des contrôles intermédiaires obligatoires, espacés de 120 kilomètres maximum.
« Une photo montrant la plaque de cadre et la pancarte d’entrée de la ville. »
Ils peuvent prendre la forme d’un tampon sur le carnet de route, d’une carte postale envoyée à votre domicile (oui), ou d’une photo montrant la plaque de cadre et la pancarte d’entrée de la ville. Pour les équipes, une seule preuve suffit, à condition qu’elle identifie tous les participants.
Une fois votre diagonale terminée, le carnet de route doit être renvoyé sous 30 jours, accompagné de votre compte rendu (obligatoire, CF. plus haut).
Aller au bout d’un engagement personnel
Les diagonales sont libres dans l’esprit, rigoureuses dans les faits. Et c’est sans doute ce qui fait leur singularité. On y retrouve le charme désuet d’une époque qu’on dirait révolue (mais qui ne l’est pas tant). L’époque des cadres acier, des sacoches en cuir et des cartes postales.
« Les diagonalistes ne cherchent pas à battre un record, simplement à aller au bout d’un engagement personnel. »
Mais réduire les diagonales à une nostalgie vintage serait une erreur. Il y a une sorte de modernité discrète : celle de l’autonomie, du temps long et d’un rapport différent à la performance, qu’on retrouve dans le bikepacking et l’ultradistance contemporaine.
Les diagonalistes ne cherchent pas à battre un record, simplement à aller au bout d’un engagement personnel. Dans un univers cycliste où tout se mesure, se partage et se commente en temps réel, les diagonales proposent une expérience différente.
Elle ne se vit pas à coups de notifications ou de likes, mais à coups de kilomètres. Une performance qui ne se publie pas, mais qui s’écrit une fois rentré chez soi.
Les GPS ont remplacé les cartes Michelin
Les GPS ont remplacé les cartes Michelin ; les batteries rechargeables, les lampes dynamo. Pourtant, l’essentiel demeure : pédaler d’un point A pour rejoindre un point B, et le faire par ses propres moyens.
Vous concernant, réaliser une diagonale de France vous tente ? N’hésitez pas à nous le dire en commentaire de cet article. Vous pourriez par exemple être tenté de faire comme Gilbert Boch. En 2022, ce cycliste soixantenaire avait réalisé entièrement les neuf diagonales de France !
Si ces Diagonales de France vous paraissent inaccessibles en termes de distance, vous pourriez sans doute être intéressé par les Médianes de France, qu’on évoquait déjà dans cet autre article.
En début d’année 2026, la FFVélo a officialisé leur création. L’idée consiste à relier les zones centrales du territoire via neuf itinéraires allant de 740 à 1 160 kilomètres, toujours en autonomie complète.
Chacun s’élance quand il le souhaite
Ces médianes se veulent plus flexibles. Aucune date imposée, pas de départ collectif obligatoire. Chacun peut s’élancer quand il le souhaite, rouler de jour, seul ou en petit groupe, jusqu’à six participants.
Le tracé reste libre, sous réserve de passer par plusieurs sites remarquables servant de points de contrôle, pensés également comme des haltes touristiques. La validation a été simplifiée : carnet de route ou application FFVélo+, pour un tarif annoncé à 8 euros par Médiane.
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