Selon l’ancien entraîneur des trois-quarts du XV de France Patrice Lagisquet, l’épine dorsale des Bleus promet de beaux lendemains au jeu tricolore.
Avez-vous noté des nouveautés dans le jeu du XV de France ?
Oui, bien sûr. La première chose, c’est l’organisation sur les réceptions des jeux au pied avec une structure permettant de jouer sur la largeur dès le premier ruck. Cela a souvent mis en évidence les connexions entre les joueurs du fond, avec pratiquement trois joueurs entourant celui qui réceptionne le ballon, derrière et sur les côtés, pour le protéger. Ils ont transformé ce qui était autrefois un point faible en un point fort. Désormais, le joueur qui capte le ballon sait qu’il peut rabattre celui-ci et qu’il sera presque toujours soutenu par un partenaire. Sur ces ballons-là, ils ont enclenché du jeu. On voit qu’ils sont organisés collectivement pour lancer des actions.
Quoi d’autre ?
Il m’a semblé qu’il y avait un quatrième avant dans le bloc du milieu, après le numéro 10. Cela a donné lieu à des jeux en pivot ou à des passes directes vers l’extérieur, permettant de marquer des essais ou de créer des décalages. La défense adverse n’avait pas le temps de se réorganiser, surtout avec trois joueurs rapides sur l’extérieur. C’est une évolution tactique intéressante qui permet de garder de la continuité et de la vitesse.
Est-ce une réelle nouveauté ?
Certaines équipes avaient commencé à le faire mais la France l’a intégré de manière plus systématique. C’est intéressant, notamment sur les jeux en pivot ou les transformations directes vers l’extérieur, presque à plat. Face à des défenses qui montent vite sur les blocs de trois avants, cela crée de nouveaux paramètres à gérer. Même si elles veulent monter fort, il y a des solutions de trois-quarts en pivot, avec des prises de vitesse et d’espace. Cela demande une grande précision technique mais les joueurs français ont les qualités pour le faire.
Cette configuration semble offrir beaucoup d’espace à Matthieu Jalibert…
Oui, exactement. Matthieu Jalibert joue sur ses qualités de vitesse et d’explosivité dès qu’il y a un demi-décalage. On l’a vu notamment contre le pays de Galles. Cela a permis des transformations de jeu intéressantes. Ils ont aussi utilisé les qualités gestuelles des joueurs comme Gros, Guillard ou Ollivon, des avants polyvalents. Cela a permis d’aller très vite avant que la défense ait le temps de se replacer. Avec la vitesse des ailiers, cela a fait de grosses différences.
Comment jugez-vous la connexion de Matthieu Jalibert avec Antoine Dupont et Thomas Ramos ?
Antoine Dupont s’est mis au service du collectif en étant un véritable accélérateur de jeu. Les Bleus jouent moins autour des avants. Le jeu est moins axé sur la verticalité et la pénétration. Désormais, Antoine cherche surtout à coller au ballon et à accélérer avec des passes directes. Il ne porte le ballon que lorsque les sorties sont très rapides ou dans les côtés fermés, où il peut créer le surnombre. Cela donne plus de temps à Matthieu Jalibert ou Thomas Ramos, qui ont un rôle similaire. Les deux sont souvent en troisième rideau, ils animent la contre-attaque et l’organisation du jeu. Quand l’un est concerné par le lancement de la contre-attaque, l’autre prend l’ouverture sur le temps de jeu suivant. Ce n’est pas nouveau : les Crusaders le faisaient déjà avec Dan Carter et Israel Dagg, et les All Blacks l’ont aussi pratiqué. C’est un jeu très intéressant pour varier les offensives. J’ai trouvé Antoine Dupont très intelligent dans sa manière de se mettre au service du collectif. Pour les spectateurs, cela peut paraître moins spectaculaire mais sa qualité technique permet des passes très larges, qui battent beaucoup de défenseurs.
La recherche de la largeur est-elle devenue capitale ?
Auparavant, il y avait une recherche de jeu en pénétration avec les avants, parfois un ou deux centres, voire un ailier, qui venaient harceler la défense dans des zones proches. C’est une forme de jeu qui a permis à la France de dominer un temps. Mais avec l’évolution des règles et l’espace offert sur les jeux au pied de contre-attaque, ils ont intégré de nouvelles formes. La réception d’un jeu au pied devient un lancement de jeu. Ce sont des formes de jeu très intéressantes à organiser. Cette génération de joueurs profite du moindre désordre ou rapport de force favorable pour aller à l’essai. Contre le pays de Galles, ils ont encore une marge de progression. En étant peu plus patients dans les 22 mètres adverses, en passant par un ruck de plus, ils auraient pu marquer trois ou quatre essais supplémentaires. C’est ce que Fabien Galthié soulignait à la mi-temps : ils peuvent aller plus loin. C’est bien qu’ils prennent des risques mais un peu plus de patience leur permettrait d’être encore plus efficaces.