Cn connaît tous l’hyperactivité défensive ou le goût pour les tâches obscures. Aujourd’hui, le troisième ligne du XV de France lève le voile sur son rugby, parle de Yannick Jauzion, des discours d’Ugo Mola, de son goût pour l’anonymat, des crochets de Louis Rees-Zammit et d’une combinaison imaginée par Thierry Janeczek…
Êtes-vous issu d’une famille de rugbymen ?
Mon papa, Philippe, a joué quand il était jeune mais il a rapidement arrêté. Bizarrement, il s’y est remis lorsque j’ai commencé à me prendre vraiment au jeu. Il s’est alors inscrit chez les vétérans, à Seilh (Haute-Garonne) : avec ses potes, ils jouaient le vendredi soir. C’était tout un programme, hein… Ils se faisaient appeler « les corps beaux seilhois ». Mais ça n’avait rien de très beau, croyez-moi…
Vous avez donc commencé à jouer au rugby à Seilh, c’est ça ?
Oui. J’ai débuté par la natation dans mon village, à Aussonne, avant de bifurquer vers le basket. C’était pas mal mais l’entraîneur de l’équipe jonglait aussi avec le foot. En termes de développement humain, ce n’était donc pas génial… À quelques minutes de là, il y avait l’école de rugby de Seilh. Un jour, j’y ai goûté et je n’ai plus jamais lâché.
À quel poste avez-vous débuté ?
Je jouais ouvreur ou trois-quarts centre. Puis un jour, lors d’une détection départementale avec les moins de 14 ans, le coach m’a sélectionné… Mais au poste de deuxième ligne.
Qu’avait-il vu en vous, ce coach, pour vous faire passer dans la cage alors que vous étiez ouvreur ?
J’étais grand, je défendais bien et je n’étais pas très rapide. Il avait plutôt raison, quoi ! (Rires)
Seriez-vous enclin à passer trois-quarts centre en cours de match, comme le fait souvent Oscar Jegou chez les Bleus ?
Avant qu’Oscar n’intègre le groupe France, c’est moi qui avais ce rôle-là. J’ai eu la chance de ne pas avoir à l’assumer sur un match : maintenant que j’ai un peu vieilli, mes qualités de vitesse ne me le permettraient plus.
Si vous étiez un trois-quarts, qui seriez-vous ?
J’ai la chance de jouer avec de grands attaquants, à Toulouse et en équipe de France. Mais si j’avais été trois-quarts centre, j’aurais aimé être Yannick Jauzion : sobre, efficace.
Quel était votre rêve de gosse ?
Mon grand-père était gendarme et longtemps, j’ai voulu faire la même chose.
Vous aimez l’ordre, en fait…
Pas plus qu’un autre. Mais j’aime le travail en équipe. Sur le terrain, les pompiers, les gendarmes ou les militaires ont besoin les uns des autres.
Quand vous pensez à votre club de Seilh, aujourd’hui pensionnaire de Régionale 2, quelles images vous reviennent aussitôt en tête ?
Les couleurs vertes et noires… Nos maillots étaient trop grands et quand il pleuvait, ils pesaient très lourd sur nos épaules. Ces soirs-là, on faisait des concours de ventriglisse à la fin de l’entraînement puis on regagnait les vestiaires pour se doucher tout habillés. Le dimanche, il y avait aussi de sacrés personnages en tribunes, des mecs qui faisaient marrer tout le stade quand ils chambraient l’adversaire. C’était un chouette club, Seilh. Je suis fier d’y avoir fait mes débuts.

Cros et Dupont face à l’Irlande en ouverture du Tournoi.
Icon Sport – Hugo Pfeiffer
À quoi les installations ressemblaient-elles, là-bas ?
Il y avait un seul terrain pour tout le monde. Son état ? Entre « variable » et « pas terrible ». Mais on était des gosses et de tout ça, on se foutait royalement.
Jouiez-vous déjà avec un casque ?
Oui. Quand j’ai démarré le rugby, ma mère a absolument tenu à ce que je mette un casque. Puis c’est pour moi devenu une habitude et je ne l’ai jamais plus enlevé.
L’avez-vous changé, néanmoins ?
Pendant des années, j’ai joué avec le casque que portait Olivier Magne : l’Adidas avec un ballon de rugby au milieu du front. J’en étais très fier et ça m’a coûté, quand j’ai dû le laisser. Mais il était beaucoup trop usé…
Sait-elle, votre maman, que le casque ne protège pas tant que ça ?
Oui mais ça la rassure et moi avec. Ça peut paraître anodin mais dès que j’ai mon casque, je suis en conditions de match.
Ceci dit, ce casque noir vous enferme aussi dans un anonymat que vous ne méritez probablement pas…
Ça ne me dérange pas d’être anonyme. Je peux vivre ma vie tranquillement comme le commun des mortels, aller faire mes courses ou prendre un café sans être embêté. Je le vis même comme une chance.
Quel est le geste technique vous ayant demandé le plus de boulot, dans votre carrière ?
Le plaquage. Il y a autant de techniques différentes que de situations de jeu différentes.
Êtes-vous plutôt sur le plaquage aux chevilles ou au torse ?
J’aime aller plutôt bas, moi. Longtemps, je n’ai pas été très costaud et pour être efficace, j’ai ainsi dû apprendre à plaquer aux chevilles.
À l’école de rugby, on nous répète que le plaquage aux jambes a le pouvoir de faire tomber tout le monde. Confirmez-vous ?
Si on ne se plante pas sur le serrage, oui. On se fait aussi moins mal qu’en prenant l’adversaire au torse.
Quelle est la combinaison la plus dingue que vous avez jamais faite, sur un terrain de rugby ?
À l’époque où je faisais du rugby à 7, au Pole France, mon entraîneur s’appelait Thierry Janeczek et était parfois un peu farfelu. Je me souviens d’une combinaison, sur une touche, où le premier sauteur devait courir vers la ligne des cinq mètres avant de bondir le plus haut possible. Le lanceur devait alors mettre le ballon entre ses jambes, via une passe à rebond destinée au relayeur qui entrait au milieu de l’alignement ! On l’a tentée trois fois à l’entraînement, jamais en match ! (Rires)
En tant que troisième ligne, vous mettez évidemment beaucoup la tête dans les regroupements et exposez votre corps aux assauts adverses. Un déblayage vous a-t-il particulièrement marqué, au fil de votre carrière ?
Pas plus tard que le week-end dernier, oui. À la 4e minute, j’ai mis les mains sur le ballon et là, le numéro 4 gallois (Daffyd Jenkins, 2,02m et 125 kg, NDLR) est arrivé sur moi à pleine puissance. J’ai fini sur les fesses avec une belle hyperflexion du genou. Ça m’a mis immédiatement dans le match…
Il y a beaucoup de règles, au rugby. Laquelle est à vos yeux la plus difficile à comprendre ?
La règle sur les entrées dans les mauls. On ne sait jamais qui est hors-jeu, qui ne l’est pas, ou si l’entrée latérale est permise ou pas… Ça mériterait beaucoup plus de clarté.
Avez-vous vu les images du pilier irlandais Tadhg Furlong se faisant récemment soulever par la mêlée italienne ?
Oui. J’avais déjà vu ça mais jamais concernant la mêlée irlandaise. Furlong est une référence mondiale et c’est ce qui rend le geste encore plus impressionnant. Nous sommes tous un peu en alerte, en vue de ce match.
Votre épouse Jennifer est rugbywoman au Stade toulousain. Parlez-vous beaucoup de rugby, à la maison ?
Après les matchs et les entraînements, oui. Le rugby a une part importante dans notre vie et c’est un avantage, puisque mon épouse connaît les sacrifices que demande le sport de haut niveau. Elle sait par exemple pourquoi je suis à Marcoussis depuis quelques semaines et l’importance que ça revêt à mes yeux. En clair, sa personnalité me permet d’être libre sur le terrain. Et c’est génial.

Cros célèbre la victoire en finale du Top 14 contre l’UBB.
Abaca / Icon Sport – Abdullah Firas/ABACA
Que vous a-t-elle dit, au sujet de vos derniers matchs en équipe de France ?
Elle est en général très juste dans ses analyses et avait d’ailleurs fait le même constat que moi : je ne suis pas hypersatisfait de mes deux premières sorties, j’ai besoin de retrouver le rythme et de pousser le curseur.
Il n’y a pas de bagarre dans le rugby pro parce qu’il y a des caméras tout autour du terrain. En revanche, il arrive parfois qu’on s’accroche un peu, en équipe de jeunes. Cela vous est-il déjà arrivé, à Seilh ou ailleurs ?
Des échauffourées, j’en ai connu quelques-unes, oui. En cadets, les hormones commencent à pousser et on se chauffe un peu plus. Moi, je n’ai jamais mis la première mais puisqu’on pratique un sport collectif, j’étais là pour les copains quand ça partait.
Y a-t-il une action de jeu dont vous n’êtes pas fier ?
Dimanche, au pays de Galles, j’ai voulu plaquer Louis Rees-Zammit en fin de première période. Il y avait eu pas mal de rythme, j’étais un peu essoufflé…
Dès lors ?
Il m’a fait inter – exter et j’ai fini par terre, sans l’avoir touché.
Avez-vous souvenir d’un entraîneur vous ayant ému aux larmes, avant un match ?
À Toulouse, Ugo Mola est très bon là-dessus. Il nous connaît tous sur le bout des doigts et sait quel levier actionner avec chacun de nous. Même après avoir passé dix ans au club, Ugo sait trouver les mots justes quand viennent les grands rendez-vous. C’est un orateur brillant.