21 février 2026. À Lyon, un jeune homme a été jeté à terre par plusieurs hommes cagoulés et armés. Sa tête a été écrasée à coups de pied. Son crime ? Il appartenait à un camp politique adverse de celui de ses bourreaux. Le plus cruel est que ceux-ci continuent de bénéficier du soutien du parti politique qui les a parrainés. Le rapprochement est immédiat avec un autre crime, le 9 août 1932, qu’un grand historien du nazisme vient de remettre en lumière.

Quentin Deranque victime de ses bourreaux (12 février 2026)Rappelons les faits : ce jeudi 12 février 2026, l’école Sciences Po Lyon accueillait Rima Hassan, une militante palestinienne née 33 ans plus tôt dans un camp en Syrie et entrée au Parlement européen en 2024 sur la liste de La France Insoumise (LFI). Ses propos sur les femmes et les juifs indignent une bonne partie des citoyennes et citoyens engagés en politique, tant à droite qu’à gauche. C’est pourquoi la police avait été mobilisée lors de sa venue en raison de « risque de troubles à l’ordre public ».

Derrière l’école, en soutien aux femmes opprimées en Afghanistan et ailleurs, une poignée de militantes féministes de la droite radicale avaient déployé une banderole dénonçant « l’islamo-gauchisme ». À petite distance, une poignée de jeunes gens, parmi lesquels la future victime Quentin Deranque, se tenaient prêts à intervenir au cas où elles seraient agressées.

Là-dessus, la police est appelée à intervenir sur un autre site lyonnais où a été signalée une intrusion par un groupe de militants de l’ultragauche, dits « antifas » pour « antifascistes ».

Un Juif humilié par des miliciens lituaniens à Lodz (1942 ou 1943)Derrière Sciences Po Lyon, un autre groupe d’antifas en profite pour se jeter sur les militantes féministes avant de se lancer à la poursuite des jeunes gens qui tentaient de les protéger. L’un d’eux est rattrapé et l’on connaît hélas la suite.

Cette violence aveugle et barbare a sidéré l’opinion publique et moi-même. J’ai immédiatement fait le rapprochement avec une image qui fait l’ouverture du dossier Herodote.net sur la Shoah.

Cela se passe en Lituanie, pendant l’occupation allemande, et l’on y voit des hommes frapper à coups de pied un vieux Juif à terre sous le regard hilare de quelques nazis en uniforme…

Écraser la « vermine »

Les rixes entre jeunes hommes se rencontrent dans toutes les sociétés humaines. Elles ont valeur initiatique. Les garçons se « castagnent » à coups de poing à Toulouse (Claude Nougaro, Ô Toulouse) comme à New York (West Side Story) pour attester de leur virilité et en remontrer aux filles.

Dans nos démocraties, chez les étudiants issus de la bourgeoisie moyenne, de culture chrétienne ou juive, ces rixes testostéronées se parent de motifs vaguement politiques. Parfois hélas, elles tournent mal. Ce fut le cas le 5 juin 2013 avec Claude Méric, un jeune antifa victime d’un mauvais coup porté par un skinhead. Indifférents à la politique, les jeunes prolétaires préfèrent quant à eux s’affronter le samedi soir dans les stades de foot et à leurs alentours. C’est PSG contre l’OM.

Le meurtre de Quentin Deranque se distingue de ces combats « d’homme à homme » somme toute universels. Les brutes qui ont frappé le jeune homme à terre l’ont déshumanisé comme les miliciens nazis de la Sturmabteilung (SA) déshumanisaient les Juifs. Ils les frappaient à coup de pieds comme on écrase la « vermine » (Ungeziefer), mot par lequel les nazis désignaient les Juifs, et aucun ne se serait abaissé à combattre un Juif poing à poing.

Les bourreaux retournent l’accusation contre la victime

Par leur inhumanité et leur lâcheté absolues, les bourreaux de Lyon auraient dû être voués à la vindicte unanime de la classe politique. Il n’en a rien été.

Jean-Luc Mélenchon, qui fait figure de Líder Máximo de LFI, a été immédiatement mis en cause pour ses accointances avec les activistes de Lyon.  Il s’est défendu en assurant que son parti n’avait rien à voir avec « cette histoire », le lynchage d’un jeune homme de 23 ans.

Là-dessus, différents représentants de la gauche modérée et de l’intelligentsia ont qualifié de « néonazi » la victime, une façon de dédouaner les meurtriers en suggérant qu’il avait eu ce qu’il méritait.

À ce qu’on sait, ledit Quentin avait fréquenté dans son adolescence Action française, un mouvement autrefois très influent et aujourd’hui résiduel, royaliste, un tantinet antisémite, nationaliste et farouchement germanophobe et antinazi. Il y a quatre ans, il était revenu au catholicisme de son enfance. Avec ferveur, il s’était plongé dans la lecture des grands auteurs de l’Église et portait volontiers secours aux sans-abris de sa ville dans le cadre de « maraudes » vespérales. En même temps, en marge de ses études de maths, il continuait de fréquenter les cercles nationalistes et identitaires sans jamais, semble-t-il, avoir participé à des combats de rues. Autant dire que si tous les « néonazis » étaient comme lui, nous pourrions dormir tranquilles.

En même temps, LFI s’est appliqué à montrer que l’extrême-droite reste beaucoup plus dangereuse que son pendant de gauche. « Depuis 2022 dans ce pays, l’extrême droite – des groupes liés à l’extrême droite, des militants identitaires comme on dit – a tué 12 personnes, » a lancé Manuel Bompard, lieutenant de Jean-Luc Mélenchon.  

Ces chiffres viennent de sociologues qui attribuent tout bonnement à l’extrême-droite tous les crimes qui impliquent des victimes « racisées » et des tueurs bêtement racistes. Ainsi d’un jeune Malien tué dans une mosquée par un Rom à moitié musulman et à la nationalité incertaine, au motif que celui-ci voulait « se faire un Noir ». Aucun de ces faits divers sordides ne met en cause un groupe d’activistes, encore moins un parti politique (source).

Mais très vite, la campagne a dérapé quand l’enquête de police a montré l’implication directe dans le meurtre d’une organisation très proche de LFI et naguère encensée par Jean-Luc Mélenchon lui-même : la « Jeune Garde antifasciste ».

Cette organisation compte aujourd’hui cent à deux cents militants. Elle a été fondée à Lyon en 2018 par un dénommé Raphaël Archenault qui a choisi de se faire appeler « Arnault » (pour éviter l’opprobre à sa famille ?). Fiché S (abréviation de « sûreté de l’État ») en raison de ses méfaits passés et de ses liens avec le narcotrafic, il a accédé à la notoriété en se faisant élire député du Vaucluse en 2022, sous les couleurs de LFI, face à la députée sortante du Rassemblement National (RN) et grâce à un « front républicain » allant de la droite à l’extrême-gauche.

Devenu député, Archenault-Arnault a quitté officiellement la Jeune Garde tout en recrutant comme assistants parlementaires et comme stagiaire trois de ses membres, lesquels sont aujourd’hui inculpés ou mis en cause dans le drame du 12 février pour avoir eux-mêmes porté des coups à la victime.

Confronté à ces données factuelles, tout homme politique normal, dans une démocratie normale, aurait pris ses distances avec l’organisation et son fondateur. Jean-Luc Mélenchon n’en a rien fait et, bien au contraire, a réitéré son soutien à Archenault-Arnault.

Son attitude est conforme à la démarche révolutionnaire et insurrectionnelle qu’il revendique. Plus gravement, elle rappelle un troublant précédent mis en lumière par Johann Chapoutot.

Retournements de l’Histoire

Par une stupéfiante coïncidence, quelques jours avant le drame de Lyon, le grand historien du nazisme a réédité au format de poche un essai qu’il avait publié en 2010 sous le titre : Le meurtre de Weimar (PUF, 2026, 158 pages, 10€). Il raconte un meurtre sordide à Potempa, bourgade de Haute-Silésie, le 9 août 1932.

Cinq SA avinés entrent en pleine nuit chez un jeune syndicaliste communiste du nom de Konrad Pietzuch et le rouent de coups jusqu’à le tuer. Les meurtriers sont prestement arrêtés, jugés et condamnés à mort par la justice allemande. Mais leur chef Adolf Hitler refuse de condamner leur acte, si lâche qu’il fût, et obtient du gouvernement qu’il commue leur peine, en violation de l’État de droit et de la séparation des pouvoirs.

Johann Chapoutot voit dans ce recul du pouvoir la première d’une longue série de concessions qui vont mener au IIIe Reich. Il écrit : « Ce fait divers, et sa prise en charge par la hiérarchie nazie, donnait à voir l’inversion de la réalité si symptomatique de cette culture politique : autovictimisation systématique, jérémiades sans fin, auto-apitoiement inlassable, accusations tous azimuts contre une justice partiale, un État oppresseur, une gauche sanguinaire à qui la responsabilité de l’agression et de la violence était toujours attribuée » (pages 16-17).

Remplacez « nazie » par LFI et « gauche » par « extrême-droite » et vous avez la description exacte de la situation politique dans la France de 2026. Tout y est au mot près.

Johann Chapoutot et le « syndrome de Bénès »

Le grand historien du nazisme a bien décrit le caractère réversible de l’accession de Hitler à la dictature. Il a été rendu possible par les erreurs de jugement des uns et des autres (sous-évaluation par von Papen de l’habileté manœuvrière de Hitler) et également par des hasards malheureux (Brüning grippé quand on aurait eu besoin de lui).
Malheureusement aveuglé par son engagement inconditionnel à gauche de la gauche, Johann Chapoutot perd la hauteur de vue nécessaire à l’historien pour démêler l’écheveau de l’actualité.  C’est ainsi que, dressant un parallèle entre l’Allemagne de 1932 et la France de 2026, il peint le RN de Bardella-Le Pen dans la couleur brune du NSDAP de Hitler et ne veut rien envisager d’autre.
Il est en cela victime d’une erreur hélas fréquente pour qui s’en tient à une vision univoque de l’Histoire, ce que j’appelle le « syndrome de Bénès » du nom d’Édouard Bénès, un leader tchèque (1884-1948) qui se laissa à deux reprises aveugler par le passé et ne saisit pas les retournements de l’Histoire, pour son malheur et celui de son pays.

André Larané

Publié ou mis à jour le : 2026-02-22 00:23:35