Par Arthur Martin, jeune entrepreneur dans l’IA et Sébastien Boussois, géopolitologue et chercheur en sciences politiques

Nous sommes à un moment charnière de l’histoire contemporaine de l’Europe. Et nous sommes peut-être à deux doigts de rater le virage de l’intelligence artificielle sur le vieux continent tant nous sommes à des années lumières de nos principaux concurrents aux Etats-Unis, en Inde et en Chine. Lorsque des jeunes entrepreneurs européens décident de créer des start-ups d’intelligence artificielle aujourd’hui, ils ne bâtissent pas seulement des entreprises avec les hasards habituels d’un business qui démarre. Ils entrent de plein pied dans une compétition géopolitique mondiale féroce qui décidera du pouvoir économique, militaire et culturel des décennies à venir. Et sur ce terrain, une évidence s’impose : l’Europe a déjà pris du retard, un retard qui n’est pas seulement technologique mais structurel. 

Et on sait ce que ça a coûté à certains géants d’aujourd’hui. Au XIXe siècle, la Chine impériale disposait d’un poids démographique et économique considérable. Elle possédait une longue tradition d’innovation technique. Pourtant, elle a manqué la révolution de la machine à vapeur. Ce retard a profondément modifié l’équilibre mondial pendant des décennies. L’histoire ne se répète jamais exactement, mais elle rappelle une constante : les ruptures technologiques ne pardonnent pas aux puissances qui hésitent. Aujourd’hui, l’Europe risque de reproduire ce schéma face à l’intelligence artificielle.

Cette réalité a plusieurs dimensions. Il y a un constat avant tout financier. Selon le Stanford AI Index Report 2025, les investissements privés en intelligence artificielle ont été près de douze fois plus élevés aux États-Unis qu’en Europe en 2024, avec environ 60 à 70 milliards de dollars par an outre-Atlantique, contre à peine 7 à 8 milliards dans l’Union européenne. Sur la décennie, les États-Unis ont absorbé plus de 400 milliards de dollars en capital-risque dédié à l’IA, tandis que l’Europe n’en a capté qu’une fraction. Même en tenant compte de la Chine- surtout d’ailleurs, le rapport de force reste écrasant. Des entreprises américaines comme Anthropic ou OpenAI lèvent des montants colossaux et atteignent des valorisations qui dépassent l’entendement européen. Cette capacité à mobiliser massivement le capital privé explique en grande partie pourquoi l’innovation de rupture se concentre aujourd’hui hors d’Europe.

Mais le retard sur le Vieux Continent n’est pas que financier, il est aussi industriel et stratégique. Si les efforts existent, ils sont tardifs et encore largement insuffisants. La Commission européenne et plusieurs États membres ont annoncé des plans d’investissement de plusieurs dizaines, voire centaines de milliards d’euros pour le numérique et l’intelligence artificielle. Emmanuel Macron lui-même a évoqué des montants importants pour repositionner la France et l’Europe dans la course. Mais ces annonces arrivent après des années d’inaction relative, alors que les États-Unis et la Chine investissaient déjà massivement, de manière continue et coordonnée. Le résultat est visible : l’Europe manque d’infrastructures critiques. Elle dépend largement des hyperscalers américains pour le cloud et les capacités de calcul nécessaires à l’entraînement des grands modèles. Elle ne maîtrise qu’une part marginale de la chaîne de valeur, des semi-conducteurs aux centres de données, alors même que l’intelligence artificielle repose sur des besoins énergétiques et industriels colossaux. Sans souveraineté numérique réelle, l’Europe reste structurellement dépendante.

Sur le plan institutionnel, l’Europe s’est positionnée comme pionnière mondiale de la régulation, notamment avec l’AI Act. Cette ambition de protection et d’encadrement a des vertus évidentes. Elle vise à sécuriser les usages et à anticiper les risques sociétaux. Cependant, dans un secteur où la vitesse d’exécution et la prise de risque sont déterminantes, l’empilement normatif peut aussi ralentir l’innovation et décourager les investissements privés de grande ampleur. On ne peut pas durablement réguler avec autorité une industrie que l’on ne maîtrise pas.

Pendant ce temps, les États-Unis ont fait un choix clair : laisser le secteur privé prendre l’initiative. L’État fédéral intervient peu dans l’orientation technologique, mais crée un environnement favorable au capital-risque, à l’attraction des talents et à l’expérimentation rapide. Le milliardaire Elon Musk incarne cette logique poussée à l’extrême. Avec SpaceX, il a réussi là où la NASA s’est retrouvée dépendante du privé pour l’accès à l’espace. Avec ses entreprises dans l’intelligence artificielle, il participe à redéfinir les rapports de force technologiques mondiaux. Cette dynamique doit inquiéter l’Europe. La Chine, de son côté, a adopté une autre stratégie, tout aussi efficace. Elle articule étroitement l’action de l’État et celle du secteur privé, avec des plans industriels de long terme, des investissements massifs et une vision stratégique assumée. Résultat : Pékin prépare activement l’avenir, pendant que l’Europe donne souvent le sentiment de gérer son déclin. Les chiffres sont sans appel. En 2024, les États-Unis ont produit plusieurs dizaines de modèles d’intelligence artificielle de premier plan, la Chine une quinzaine, tandis que l’Europe n’en a généré que quelques-uns réellement compétitifs à l’échelle mondiale. Le problème n’est donc pas seulement le financement, mais la capacité à transformer la recherche en puissance industrielle.

Face à ce constat, l’Europe n’a plus le choix. Si elle veut éviter une marginalisation durable, elle doit changer de paradigme. Le secteur privé doit désormais jouer un rôle central. Là où l’État est lent, fragmenté et parfois paralysé par la peur du risque, les entrepreneurs peuvent avancer vite, lever des fonds, attirer des talents internationaux et construire des solutions à grande échelle. Cela suppose aussi de repenser l’articulation entre public et privé. L’État ne doit pas disparaître, mais devenir stratège plutôt que régulateur omniprésent. Il doit co-investir, faciliter l’accès aux données, soutenir les infrastructures critiques et créer des conditions favorables à l’émergence de véritables champions européens, capables de rivaliser avec les géants américains et chinois. Comment passer à côté de l’implémentation de l’IA dans l’éducation ? Avant 2020, le retard numérique du système éducatif faisait l’objet de rapports, de débats et de déclarations d’intention. Les outils existaient, les plateformes existaient, les solutions étaient connues. Pourtant, l’inertie institutionnelle dominait. Puis le Covid a supprimé toute alternative. En quelques semaines, l’enseignement à distance s’est imposé. Les visioconférences, les environnements numériques de travail et les plateformes collaboratives sont devenus la norme. Ce qui était considéré comme complexe ou prématuré est devenu incontournable. Le Covid n’a pas créé la transformation numérique de l’école, il l’a forcée. Cette expérience démontre une chose essentielle. Le système éducatif européen n’est pas incapable d’évoluer. Il évolue lorsqu’il est confronté à une contrainte suffisamment forte. Sans la pandémie, la transition vers l’enseignement numérique aurait probablement pris des années supplémentaires. L’éducation doit donc devenir un pilier central de la stratégie européenne en matière d’intelligence artificielle. Comprendre les systèmes d’IA doit constituer un socle commun dès le secondaire. Les universités doivent intégrer ces technologies dans l’ensemble des disciplines, qu’il s’agisse du droit, de l’économie, de la médecine ou des sciences politiques. La classe politique elle-même doit être formée de manière approfondie. On ne peut pas réguler efficacement ce que l’on ne comprend pas. Une stratégie crédible suppose des décideurs capables de saisir les enjeux techniques, économiques et géopolitiques de ces outils.

Enfin, l’intelligence artificielle pose une question de souveraineté au sens large. L’Europe souffre déjà d’un déficit de souveraineté énergétique et de défense. Elle est en train de découvrir qu’elle n’a pas non plus de souveraineté numérique. Dépendre de capitaux étrangers pour financer des centres de données, importer des technologies clés et laisser d’autres puissances contrôler les infrastructures critiques est un choix politique, même lorsqu’il n’est pas assumé comme tel.

Le combat pour l’intelligence artificielle est déjà engagé depuis des années pour nos redoutables concurrents. Il ne s’agit plus de savoir si l’Europe doit s’y engager, mais comment elle peut encore espérer rattraper son retard. Cela passera par une mobilisation rapide du secteur privé, un État stratège capable de soutenir sans étouffer, et un changement profond de culture face aux nouvelles technologies. La Chine a payé pendant des décennies le prix d’une révolution industrielle manquée. L’Europe peut encore éviter une marginalisation durable dans l’économie de l’intelligence artificielle. Mais cela suppose d’agir avant d’y être contrainte. L’alternative est désormais simple. Soit le continent assume une transformation profonde et coordonnée, soit il accepte de devenir un simple terrain d’application des innovations conçues ailleurs et finira d’enterrer sa place sur l’échiquier géopolitique mondial.