négociation et guerre
Des négociations sur l’Ukraine à Abou Dhabi, Miami et Genève, des discussions qui durent depuis un an déjà et qui semblent sans fin, alors qu’en Suisse, les envoyés de Donald Trump discutent avec les représentants de l’Iran espérant préserver le régime des Mollahs.
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Commençons par l’Ukraine alors que cette guerre va rentrer dans sa cinquième année ce 24 février 2026. Cette guerre de la Russie de Poutine contre l’Ukraine est en réalité dans une impasse militaire. Depuis l’échec de la contre-offensive ukrainienne en octobre 2023, liée notamment à l’attaque terroriste du 7 octobre contre Israël qui a immédiatement détourné une partie essentielle du soutien des États-Unis, l’Ukraine a perdu tout espoir de chasser les forces russes de son territoire et n’a plus les moyens d’une offensive efficace.
Trump a durablement fragilisé la capacité de résistance ukrainienne
Avec l’arrivée au pouvoir de Donald Trump, les Etats-Unis n’apportent quasiment plus de soutien financier à la résistance ukrainienne, ce que les Européens n’ont compensé que partiellement. Et les États-Unis ne sont plus susceptibles de fournir aux Ukrainiens les armes qui auraient éventuellement pu modifier la situation militaire, des missiles de « longue » portée Tomahawk ou une flotte consistante d’avions de combat de type F16 dont les Européens ne disposent pas. Le manque de missiles anti-aérien Patriot, les seuls réellement capables d’intercepter les missiles balistiques russes, a montré lors de cet hiver 2026 les limites de la résistance ukrainienne sans le soutien des Etats-Unis.
En face, la Russie de Poutine n’est pas moins démunie. En quatre années de guerre et en consommant des moyens considérables – humains tout particulièrement – dont la société russe feint de ne pas s’émouvoir, le bilan militaire est indécent : les forces russes ont conquis 12% seulement des 603 000 km carrés que compte l’Ukraine en quatre années, soit 3% par année et moins de 2% par an ces deux dernières années…
Cette armée russe à laquelle Poutine consacre l’effort d’une nation est globalement inefficace, elle ne conquiert que des morceaux de territoire ravagés par ses opérations de bombardement massif, des ruines qu’elle a ensuite du mal à contrôler tant elle reste harcelée par la résistance ukrainienne. C’est ainsi pour la petite ville de Pokrovsk dans le Donbass, dont les Ukrainiens ont perdu le « contrôle », mais dont les Russes ne l’ont pas acquise pour autant. Pokrovsk est un no man’s land qui s’ajoute à l’immense zone grise que sont devenus les 1 200 km de front avec la Russie.
La guerre des drones, une menace permanente au-dessus des têtes
Dans cette guerre d’une intensité sans précédent, la plus meurtrière en Europe depuis la Seconde guerre mondiale, il est avancé aujourd’hui (sans que les chiffres puissent être vérifiés) que les trois quarts des pertes humaines sont liées à l’usage des drones.
A l’origine, ces engins sans pilotes étaient majoritairement des dispositifs d’observation, les drones sont devenus dans cette guerre en Ukraine essentiellement des bombes volantes, pouvant rester des heures dans le ciel, avant de s’abattre sur une cible choisie au dernier moment. Une menace permanente qui rend invivable une zone de 30 à 40 km de large autour du front, soit près de 50 000 km carrés de territoire où la vie est aléatoire.
« Les drones ont rendu la vie aléatoire sur plus de 50 000 km2 »
Rappelons aussi que les bombardements sont tellement intenses dans cette guerre russe contre l’Ukraine que la proportion des morts est redevenue de 1 mort pour 3 blessés quand elle était de 1 mort pour 7 blessés dans les conflits précédents, soit proportionnellement deux fois plus de morts. La guerre en Ukraine est un mixte de la guerre des tranchées de 14-18 (régression d’un siècle) et de l’innovation technologique sous toutes ses formes, comme l’autonomisation des drones avec des modules d’Intelligence Artificielle.

Les pertes humaines et matérielles sont considérables, l’échelle de grandeur annuelle est de l’ordre de 600 000 victimes (entre 500 000 et 700 000 morts et blessés) et supérieur à 100 milliards € de dégâts par année de combat. Un massacre qui n’a connu de pire ces derniers années, en proportion, que la dévastation de Gaza par Benyamin Netanyahou en 2024-25, provoquant de l’ordre de 100 000 morts.
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La guerre en Ukraine est une impasse militaire
La Russie de Poutine n’a pas les moyens de soumettre l’Ukraine, et l’Ukraine n’a pas les moyens de chasser un envahisseur cinq fois plus doté en combattants. L’impasse militaire est totale, et l’effondrement d’un des deux camps, pas plus qu’une « grande offensive » annoncée tous les mois, n’est crédible. Ainsi, la contre-attaque ukrainienne dans la région de Zaporijia en février 2026 s’est limitée à une centaine de kilomètres carrés, principalement destinée à peser dans les négociations en cours pour contrer les arguments de « poussée victorieuse » de Poutine.

C’est dans ce contexte que Donald Trump veut imposer la fin de la guerre et reprendre la seule chose qui l’intéresse, le business. Les négociations sont difficiles parce que les protagonistes ne sont pas épuisés, seulement essorés.
Poutine n’a pas de marche arrière et estime avoir déjà fait deux concessions majeures à Anchorage en Alaska en août 2025 en limitant ses ambitions territoriales au Donbass (et aux territoires déjà conquis comme la Crimée annexée illégalement en 2014) et en acceptant qu’une force internationale se déploie en Ukraine de l’Ouest pour garantir un éventuel accord. L’équipe de Poutine remet d’ailleurs en cause cette concession, alors que la négociation dure, pour faire pression contre l’Ukraine et les Etats-Unis qui président ces discussions.
En face, l’Ukraine de Volodymyr Zelensky accepte de concéder les conquêtes russes (par la force) mais refuse de céder les 5 500 km carrés manquants au contrôle russe du Donbass. Toute la négociation pilotée par les Etats-Uniens bloque sur ce point de « cession de territoires » qui peut sembler aussi symbolique (c’est la résistance ukrainienne qui l’a défendu) que dérisoire : faut-il risquer deux à trois années de combats supplémentaires pour que ce 1% du territoire ukrainien soit finalement conquis et détruit par l’armée russe ?
Les jeux des protagonistes dans cette négociation
Donald Trump « joue » une partie non négligeable de sa crédibilité tandis que la cour suprême vient de lui infliger un revers crucial en limitant ses pouvoirs, notamment sur les droits de douane qui étaient jusqu’alors son arme préférée. Dans le cirque permanent de Trump, le fait de pouvoir se vanter d’avoir stoppé cette guerre en Ukraine avant les élections de mi-mandat en novembre 2026 constitue un enjeu politique important pour un président rattrapé par ses affaires de mœurs (dossiers Epstein) et ses excès de pouvoir (droits de douane, police anti-immigration).
L’agenda affiché de Trump est d’imposer un accord avant l’été 2026 et il dispose pour cela de leviers puissants contre l’Ukraine, en particulier l’accès au très puissant renseignement US qui seul permet à la résistance de ne pas se faire surprendre sur un front aussi étendu. A terme, l’Ukraine n’aura pas le choix.
Contrairement aux idées reçues, Trump fait aussi pression sur la Russie
Trump utilise aussi, sans le dire, des moyens de pression contre Poutine, en continuant à soutenir les frappes ukrainiennes contre des cibles sensibles sur le territoire russe comme les infrastructures énergétiques, ainsi qu’en exerçant sporadiquement des opérations contre le trafic pétrolier russe qui est crucial pour le financement de la guerre de Poutine.
De plus, Trump a exigé d’Elon Musk de fermer réellement l’accès au réseau de communication par satellite Starlink qui permettait aux Russes de guider des drones sans risque de brouillage, et surtout de coordonner efficacement leurs unités sur le front. Certes, les autorités russes ont contribué sans le vouloir à ces difficultés de communication en restreignant aussi l’utilisation de WhatsApp et de Telegram qui compensaient sur le terrain les lacunes en transmission des militaires russes. Le résultat concret est le freinage de leurs opérations militaires qui manquent de coordination.
Il est donc faux de dire que Trump n’exerce de pression que sur l’Ukraine, car il donne volontiers des coups de pied sous la table à son « ami » Poutine. Cependant le président des Etats-Unis attend désormais cette concession majeure par l’Ukraine, la cession, plus ou moins habillée, du Donbass à la Russie.
Une situation intenable pour l’Ukraine dans la négociation
Pour l’Ukraine justement, la négociation en cours met surtout en cause le devenir politique de Zelensky et de son entourage. Durement ébranlé par les scandales de corruption, l’équipe de Zelensky est affaiblie, tandis que ce dernier est ouvertement contesté par le général Zaloujny, ancien patron des armées et actuel ambassadeur de l’Ukraine en Grande-Bretagne. Zaloujny faisant oublier au passage sa responsabilité majeure dans l’échec de la contre-offensive de 2023…
Les concessions demandées par Trump obligeraient en effet Zelensky à les endosser politiquement alors qu’elles pourraient être rapidement contestées par les Ukrainiens, une fois passé le soulagement d’un arrêt de la guerre. Le président ukrainien a donc envisagé un referendum au printemps pour obtenir un vote populaire, mais celui-ci pourrait tout aussi bien se retourner contre lui. A ce stade, les Ukrainiens sont très majoritairement pour l’arrêt de la guerre, mais aussi dans une proportion plus difficile à évaluer contre la cession du Donbass…
Le Monde
En Russie, Vladimir Poutine joue aussi son avenir
En Russie, Vladimir Poutine joue aussi son avenir : pourrait-il survivre à la fin de cette guerre qu’il a personnellement assumée et portée alors que son bilan est catastrophique pour la société russe, même si le maître du Kremlin obtenait le Donbass ? Comment justifier le coût d’une telle « conquête » alors que les deux tiers des morts et blessés de cette guerre sont du côté russe et que son économie s’est largement consumée dans cette guerre, avec au moins un tiers du PIB consommé, pour un conflit contre ce que la majorité des Russes considère comme un peuple frère ?
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Poutine n’a pas de marche arrière, pas sûr qu’il puisse même revenir au « point mort » sans être violemment remis en cause par son entourage qui voudra lui faire porter le chapeau plutôt que l’assumer collectivement. Et aussi longtemps que Poutine restera au pouvoir, aucune paix durable n’est envisageable, car celui qui se considère comme un tsar continuera à exercer une menace permanente contre ses voisins, européens en particulier.
Les derniers protagonistes de cette guerre sont les Européens dont le rôle est incertain
Enfin, les derniers protagonistes de cette guerre en Ukraine sont les Européens dont le rôle est incertain. S’ils ont pour l’essentiel compris la dangerosité des empires menaçants qui les entourent désormais, – Etats-Unis inclus –, les Européens peinent à trouver une solution collective et, dans les faits, ils peinent à s’imposer dans les négociations comme sur la scène internationale.
Au lieu de cela, les Européens assistent sans vraiment réagir à la montée de l’extrême-droite, relais affiché de la politique d’asservissement de Vladimir Poutine, et que l’équipe de Trump ne cesse de soutenir. Jusqu’à Marco Rubio, probablement le conseiller le moins radical de Trump, qui est venu pourtant apporter en février le soutien de ce dernier à Viktor Orban, en difficulté pour les prochaines élections en Hongrie, quand ce dernier revendique sa proximité avec le tyran russe et son hostilité pour l’Europe.

Pourtant, c’est bien la puissance économique des Européens qui a fait reculer Donald Trump dans sa tentative de s’emparer du Groenland, avec l’affolement des marchés financiers à cette perspective.
Pourtant, les Européens sont 50% plus nombreux que les Etats-Uniens et trois fois plus que les Russes.
Mais les Européens ne sont toujours pas unis, et surtout ils n’osent pas proposer un projet d’Etats-Unis d’Europe qui seul pourrait les défendre contre ces empires menaçants. La responsabilité en incombe à une génération de politiques qui parlent d’Europe sans se comporter en européens.
La guerre en Ukraine est donc dans une impasse militaire dont il faut sortir, pas à n’importe quel prix mais par un compromis, douloureux mais incontournable dans ce contexte où l’Europe n’est pas encore complètement « réveillée ».
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Quand la négociation de Trump conforte le régime des mollahs en Iran
En parallèle, il est étrange d’observer qu’à Genève aussi se négocie le sort du régime des mollahs. L’incohérence de Donald Trump est plus que jamais dévastatrice, il devait frapper la tête du régime lorsque le peuple iranien se soulevait en janvier 2026, mais le président « du conseil de la paix » (qu’il a lui-même inventé) a préféré s’en remettre à l’avis de son ami Benyamin Netanyahou et trahir la promesse d’intervention qui avait fait espérer les Iraniens.
Plantu
Un mois plus tard, Trump menace d’intervenir militairement, en bombardant avec des moyens importants mais somme toute limités par rapport à la taille de l’Iran, tandis que la population est tétanisée par la violence de la répression exercée à l’arme de guerre par les Gardiens de la révolution, véritables propriétaires du pouvoir iranien à l’image de la mafia poutinienne issue du KGB qui règne sur la Russie.

Menacer l’Iran n’est pas très compliqué pour les Etats-Unis maintenant que la Russie a cessé de la protéger et de l’armer. Leur défense aérienne est désormais quasi inopérante et les militaires iraniens n’ont pas les moyens de se défendre de bombardements qui seraient menés par les airs. Leur seule réaction crédible serait de bloquer le détroit d’Ormuz où transite 20% du trafic pétrolier mondial… dont celui de l’Iran.
Screenshot
Quelle étrange situation où les Etats-Unis entament des négociations avec un régime des mollahs qu’ils auraient pu faire basculer et que de fait ils confortent maintenant, une situation où Netanyahou presse désormais Trump d’attaquer quand « le train est passé », et où le fils du Chah, l’ancien tyran iranien, Reza Pahlavi, est présenté comme une alternative pour un pays auquel ce dernier ne s’est jamais intéressé.
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Les Etats-Uniens ont les moyens militaires de décapiter ces Gardiens de la Révolution en Iran, mais pourquoi avoir attendu des dizaines de milliers de morts pour intervenir et dans quel but désormais ? Trump nous mène dans un chaos permanent, pour lequel il n’existe pas de prix Nobel, mais dont nous – Européens – serions bien inspirés de nous prémunir en nous unissant enfin.
Pour approfondir,
Yaroslav Hrytsak, historien : « L’Ukraine est toujours debout, contre toute attente. C’est un miracle »
Volodymyr Zelensky critiqué par le très populaire général ukrainien Valeri Zaloujny (Le Monde)
Privés de Starlink, les Russes subissent des revers limités sur le front ukrainien, par Emmanuel Grynszpan (Le Monde)
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