Dans l’amphithéâtre de l’Hôtel du Département, à Marseille, c’est ce 31 janvier le grand jour : la finale du concours d’éloquence Lab’oratoire, un concours organisé depuis six ans par le Réseau Jeunesse de l’Union des centres sociaux des Bouches-du-Rhône (UCS 13).
« Notre constat, retrace Pascale Balian, chargée de mission à l’UCS 13, c’est que nos jeunes peuvent avoir une tchatche naturelle entre eux, dans leur cercle, leur quartier, mais perdre leurs moyens quand ils se trouvent en situation d’entretien, d’oral scolaire. Parler et argumenter, ce sont deux choses différentes : nous voulons les aider à prendre conscience de leurs capacités. »
Chris et Sarra Sosso, coachs du jour
Venus de 13 centres, 90 ados, âgés de 13 à 18 ans, se sont préparés depuis des mois, avec les animateurs de l’association Eloquentia – porteuse du plus grand concours de prise de parole francophone au monde – mais aussi, et c’est nouveau, des stand-uppeurs du désormais fameux Garage comedy club de Marseille.
Ces jeunes, les artistes Chris et Sarra Sosso les comprennent en un clin d’œil – ils leur ressemblent tant : « Ce dont ils ont besoin, c’est de prendre confiance en eux », développe ainsi avec bienveillance le jeune homme. Car le regard des autres, la peur de se confronter à d’autres codes créent « de l’agressivité, de l’impulsivité », reconnaît Zohra, 15 ans, venue d’Istres, et pour la troisième fois candidate au concours. « Avant, dès qu’on me contredisait, je le prenais pour moi, j’étais tout le temps en colère, je coupais la parole. Apprendre l’éloquence, ça m’a permis de m’apaiser, d’être dans le respect : accepter que l’autre puisse avoir un avis différent, que ce n’est pas contre moi. »
Stand-uppeur grandi au pied des tours de Malpassé (13e, Marseille), « un comedy club grandeur nature », Chris voit exactement ce qu’elle veut dire : « Le problème des gamins de quartiers, c’est d’avoir été mis trop tôt dans des cases. Il faut les aider à casser les murs. » Maîtriser le verbe, c’est une façon de se « poser dans le monde », d’y trouver sa place : « C’est lutter contre le déterminisme, comme disait Bourdieu », place clairement Rabah, référent Prévention jeunesse au centre social de Miramas. Nous, on veut qu’ils comprennent qu’ils sont des diamants. » « Il ne s’agit pas de fabriquer forcément des ingénieurs ou des avocats, mais des hommes et des femmes bien dans leur vie, épanouis », précise Kader, coordinateur jeunes au centre social de la Martine (Marseille, 15e arrondissement) qui n’aime rien plus que de recevoir des nouvelles de « ses » anciens gamins, devenus adultes, parents, heureux.
Électeurs de demain
Cela réclame du temps, des moyens, et des équipes : or, confrontés aux restrictions budgétaires, les secteurs du social et de la jeunesse accusent le coup partout. Leur action, au quotidien, de terrain, est pourtant déterminante : « La jeunesse est hélas très mal comprise par les politiques, quels qu’ils soient, soupire Kader. Pourtant, il faut bien le redire : la réussite éducative, c’est un travail main dans la main entre les centres sociaux, l’école et la famille. Nous soutenir, c’est soutenir le futur pouvoir d’agir de cette génération. »
Cela ne veut pas simplement dire performer au grand oral du bac ou à un entretien d’embauche, mais savoir défendre ses positions en argumentant, prendre sa part aux débats publics, opposer un esprit critique aux fake news, à des radicalités sinon mal comprises. Bref, mine de rien, se bâtir en citoyens éclairés. Pas mal, pour des jeunes qui seront les électeurs de demain…