Etrange univers que celui de Jean Dampt (1854-1945), sculpteur, ébéniste et orfèvre bourguignon à qui le musée des Beaux-Arts de Dijon consacre une fascinante exposition-rétrospective jusqu’au dimanche 8 mars inclus. Il y a quelque chose de presque onirique à parcourir son œuvre.

Tout le long du parcours, on y croise, pêle-mêle, ses émouvantes statues de la déesse romaine Diane regrettant la mort de son amant Actéon, de Saint Jean-Baptiste enfant (1880), du personnage biblique Ismaël mourant de soif (1870), d’une jeune fille triste devant la Fin de son rêve (1889), mais aussi des bustes d’enfants, des autoportraits… Un sculpteur d’une grande finesse dont les premiers biographes disaient de lui qu’il était homme « concentré sur ses rêves auxquels il donne forme grâce à son exceptionnelle habileté technique ».

Ses chefs-d’œuvre ? Ils sont à chercher plutôt du côté de l’ébéniste -avec son déroutant Lit des Heures (1896)-, mais aussi du côté de l’orfèvre -sublime statuette de La Fée Mélusine et du chevalier Raymondin (1894), enlacés dans un baiser. Sur le premier, lit en bois dont les nombreuses figures sculptées invitent à tomber dans les bras de Morphée, on peut y lire « A songe d’or celui qui dort sans un remords ». Sculpteur un brin poète ce Jean Dampt…

Traumatisé par la Première guerre mondiale

Mais la vie de cet artiste, considéré par les historiens de l’art comme symboliste, bascule après la Première guerre mondiale. Après le conflit, Jean Dampt souhaite apporter son talent à la mémoire de ce tragique événement. En janvier 1919, la ville de Dijon lui demande alors un monument aux morts digne de ce nom. Une maquette définitive, que l’on peut voir dans l’exposition, est livrée en 1921 : sur un char tiré par deux chevaux, une Victoire aux ailes déployées soutient un soldat mort.

Une présentation qui ne remporte pas l’adhésion du grand public, lequel y voit davantage le symbole d’une défaite et non d’une victoire. Dampt s’insurge de la prise en compte de la population : « les critiques qui ont été faites sont enfantines et ne portent que sur des détails. Que penseriez-vous d’un écrivain qui demanderait à ses lecteurs le plan du roman qu’il veut écrire ? », dit-il.

Qu’à cela ne tienne, Jean Dampt cède, et propose trois autres projets en août 1921. « On ne conserve aucune archive visuelle de ces projets, mais on sait qu’il en effectua une synthèse pour aboutir à son projet final », explique Naïs Lefrançois, commissaire d’exposition. Après moult tergiversations, que Dampt considère comme « un temps précieux perdu », le projet est enfin approuvé en 1922 et inauguré deux ans plus tard. Son titre définitif, Monument de la Victoire et du Souvenir, marque la volonté de rendre hommage aux vivants, avec une Victoire récompensant de ses lauriers ceux qui sont tombés pour la France.

On peut, aujourd’hui, voir ce monument controversé de Jean Dampt sur le rond-pont Edmond-Michelet, à Dijon. Une des dernières grandes œuvres de cet artiste qui, jusqu’à son décès en 1945, fut obsédé par les monuments aux morts.