«C’est nous, les Italiens ? » Voilà sans doute le meilleur mème politique britannique que j’ai pu voir depuis longtemps. (Si vous avez raté « C’est nous, les méchants ? », je ne peux plus rien pour vous. Patience, ça viendra.)
Si Sir Keir Starmer devait être éjecté du 10 Downing Street à cause – entre autres – du scandale Jeffrey Epstein, la Grande-Bretagne en serait à sept Premiers ministres en dix ans : David Cameron, Theresa May, Boris Johnson, Liz Truss, Rishi Sunak et Keir Starmer. De quoi évoquer irrésistiblement l’Italie de la seconde moitié du XXe siècle. Les Italiens ont, eux aussi, connu sept chefs de gouvernement en une décennie – et cela non pas une, mais deux fois : dans les années 1950, puis dans les années 1990 (je vous épargne la liste complète : la vie est trop courte. Le seul nom vaguement familier serait celui de Silvio Berlusconi).
Mais la comparaison s’arrête là. La politique britannique est infiniment plus drôle que la politique italienne ne l’a jamais été. Et ces soubresauts à répétition sont, au fond, bien plus britanniques que la plupart des étrangers ne l’imaginent.
Westminster en mode « Carry On »
J’espère que les lecteurs britanniques d’un certain âge auront la référence si je dis que notre vie politique ressemble de plus en plus à un film de la série Carry On [« On continue »]. Tournée à petit budget entre les années 1950 et 1990, portée par toute une génération de comiques anglais, la franchise mêlait grosse poilade et grivoiserie. Le sommet du genre reste Carry On Up the Khyber, parodie délicieusement préwoke du Raj britannique – où Kenneth Williams vole la vedette de tout le monde en Khasi de Calabar.
Ces derniers mois de crise politique, nous avons tous été au spectacle. Comme si les scénaristes avaient voulu reformer leur vieille troupe et rejouer les années 1970 en farce pour chaînes d’information en continu – avec, cette fois-ci, une distribution pour le moins improbable.
Starmer pourrait endosser le rôle de Harold Wilson, le Premier ministre travailliste qui est, dans la vraie vie, son héros politique – mais en aussi madré que Starmer semble poissard. Nigel Farage, chef populiste de Reform UK, descendeur de bières et de clopes à la chaîne, tient un Enoch Powell pour le moins inattendu – Powell, austère classiciste de Cambridge, fut le premier grand démagogue anti-immigration du pays. Et, plus absurde encore, Kemi Badenoch, elle-même fille d’immigrés nigérians, se retrouve dans la peau de Margaret Thatcher, la « dame de fer » du libre marché qui tira la Grande-Bretagne de la torpeur de l’après-guerre.
Le scandale Jeffrey Epstein n’a évidemment rien de rigolo. De très jeunes filles ont été attirées par Epstein et ses complices pour être exploitées sexuellement. Des crimes ont été commis. Des existences ont été brisées. Et l’on a assisté, ensuite, à une longue tentative d’étouffement.
Et pourtant, dès que l’affaire déborde sur la scène politique britannique – laissons de côté la dimension royale, embarrassante, d’Andrew, jadis dénommé prince –, elle revêt inévitablement une tonalité grotesque.
La comédie la plus célèbre de l’histoire du West End, Pas de sexe, merci, nous sommes britanniques, créée en 1971 et jouée jusqu’en 1987, reposait sur un ressort d’une simplicité biblique : un jeune couple fraîchement marié commande par correspondance de la verrerie scandinave… et se retrouve submergé de pornographie venue du Nord – photos, livres, films, et même des jeunes femmes trop légèrement vêtues. Tout à leur flegme britannique, les deux époux s’échinent alors à faire disparaître toute trace à même de laisser croire qu’ils pourraient nourrir le moindre intérêt pour la chose.
« Pas de sexe, merci, je suis Starmer » : difficile de mieux résumer le piège dans lequel le Premier ministre se débat depuis quelques semaines – une séquence qui a dû lui paraître interminable.
Mandelson à Washington : le pari risqué de Starmer
L’histoire remonte à décembre 2024, lorsque Starmer s’est laissé convaincre de nommer lord Peter Mandelson, éléphant du Parti travailliste, ambassadeur à Washington. Le calcul tombait sous le sens. Mondain accompli, familier des élites des deux côtés de l’Atlantique – quand Starmer, plus compassé, révisait son droit humanitaire, Mandelson voguait sur des yachts d’oligarques –, il passait pour l’émissaire idéal à la cour du roi Donald Ier. Notre homme à Mar-a-Lago.
Starmer ne pouvait pourtant ignorer les liens entre Mandelson et Epstein. La presse les avait amplement documentés. Il savait aussi que la carrière de Mandelson avait été brisée – non pas une, mais deux fois – par des scandales salés. Mais lui et ses conseillers ont estimé que le risque valait la peine d’être pris, si Mandelson avait de quoi maintenir Donald Trump dans de bonnes dispositions, au moment où le président américain distribuait ses droits de douane tous azimuts, indistinctement à ses alliés comme à ses rivaux.
Puis, à partir du 19 décembre, le ministère de la Justice américain a commencé à publier, pièce après pièce, les dossiers Epstein. « Toujours bon pour vendredi samedi chez vous ? » écrivait Mandelson à Epstein le 17 juin 2009. À l’époque, il était secrétaire d’État britannique au Commerce ; Epstein purgeait une peine pour proxénétisme impliquant des mineures. Mais ce message ne révélait qu’un épisode parmi d’autres dans la série de séjours de Mandelson dans les propriétés d’Epstein. Incarcéré – mais manifestement pas au point d’être coupé du monde numérique –, Epstein s’empressait d’ailleurs de tenter d’organiser une rencontre entre Mandelson et Jes Staley, alors grosse légume chez J.P. Morgan.
Ce même mois, Mandelson allait également transmettre à Epstein des informations issues du gouvernement britannique. En pleine crise financière mondiale, le Premier ministre était invité à envisager la cession de certains actifs publics. « Note intéressante transmise au Premier ministre », écrit Mandelson dans un courriel à Epstein. « Quels actifs cessibles ? » réplique ce dernier. « Des terrains, de l’immobilier, j’imagine », répond Mandelson.
Les mails qui embarrassent le Labour
Comme souvent, Epstein entremêlait business et gaudriole. « Êtes-vous sûr que l’absence de sexe ne transforme pas votre cerveau en foie gras ? » lance-t-il à Mandelson en novembre 2009. « C’est assurément un problème grave », rétorque celui-ci. « Le remède arrive à Londres depuis S’hai le week-end prochain. » En 2010, à l’approche des élections générales, Mandelson écrit encore : « Nous prions pour un Parlement sans majorité. Ou alors pour un jeune homme bien membré. »
Certes, Mandelson, ouvertement gay depuis des lustres, n’avait pas le moindre intérêt pour le défilé d’adolescentes gravitant autour d’Epstein. Mais cette amitié lui procurait d’autres bénéfices. Dans un mail adressé à Mandelson, Epstein promet ainsi de lui verser 3 225 livres sterling pour contribuer à la formation d’ostéopathe de son compagnon.
Je dois ici avouer connaître Peter Mandelson depuis longtemps. Je l’ai toujours trouvé brillant et d’une compagnie agréable. Les messages échangés avec à Epstein révèlent, au mieux, une stupéfiante absence de discernement. Mais la faute la plus lourde est peut-être celle de Starmer, qui a choisi de le recruter.
Sur le plan strictement politique, cette erreur tombait à point nommé. Elle offrait aux députés travaillistes le prétexte idéal pour faire ce qu’une partie d’entre eux brûlait déjà d’envie de faire : se débarrasser du Premier ministre.
Lors des élections générales du 4 juillet 2024, Keir Starmer plaidait pour un retour au calme : une ère de sobriété, voire d’ennui, faite de compétence administrative, censée relancer l’économie britannique et restaurer la confiance dans la vie publique. Nombre des députés travaillistes élus lors de la victoire écrasante de 2024 s’étaient engagés pour tourner la page de ce qu’ils dénonçaient comme la « corruption des conservateurs ». Les voilà aujourd’hui pris à partie pour des travers qui, aux yeux d’un électorat désabusé, ressemblent furieusement aux mêmes.
La cote de popularité de Keir Starmer, quatorze mois après son arrivée au pouvoir, est la plus basse jamais enregistrée à ce stade pour un Premier ministre depuis un demi-siècle.
Bien avant que la relation entre Epstein et Mandelson ne vienne percer une nouvelle brèche dans la coque de son navire, Starmer avait déjà déçu une partie de ses troupes. Lui-même et plusieurs ministres ont été accusés de ne pas avoir déclaré certains cadeaux, et d’avoir accepté plus de 20 000 livres sterling de billets gratuits pour un concert de Taylor Swift. Puis se sont enchaînés les revirements, laissant pantois ceux qu’on envoyait les défendre sur les plateaux : aides au chauffage pour les retraités, plafonnement des allocations à deux enfants, droits de succession sur les terres agricoles, périmètre des identités numériques.
À la fin de l’année dernière, le chancelier de l’Échiquier – l’équivalent britannique du ministre des Finances – a dû opérer un autre recul humiliant sur l’impôt sur le revenu. (Pour le détail de cette série de faux pas, on peut se reporter au récit minutieux de Tim Shipman.) La dernière volte-face en date ? L’abandon, mi-février, du projet hasardeux – et probablement illégal – de reporter les élections dans trente conseils locaux.
Résultat : selon Ipsos, la cote de popularité de Starmer, quatorze mois après son arrivée au pouvoir, est la plus basse jamais enregistrée à ce stade pour un Premier ministre depuis un demi-siècle. Le Parti travailliste a perdu près de quatorze points de soutien – la deuxième chute la plus brutale pour un parti au gouvernement dans l’histoire politique de l’après-guerre. Comme l’a relevé Anand Menon, ce gouvernement n’avait nul besoin des dossiers Epstein pour chavirer. Pour l’instant, les ministres serrent les rangs et réaffirment leur loyauté. Mais l’épreuve du Premier ministre est loin d’être achevée.
L’épreuve de Gorton & Denton
Le prochain test est prévu pour le 26 février, lors de l’élection partielle de Gorton & Denton, à Manchester – une circonscription jusqu’ici tenue pour un bastion travailliste. (Le scrutin a été déclenché après la démission forcée du député sortant, rattrapé par des messages WhatsApp offensants, dont certains à caractère antisémite.) On s’attendait à une triangulaire serrée entre le Parti travailliste, le parti populiste Reform UK et les Verts, ancrés à gauche. Mais l’affaire Mandelson pourrait rebattre les cartes : une partie de l’électorat progressiste pourrait se reporter sur les Verts, perçus comme le meilleur rempart pour empêcher Reform UK d’entrer au Parlement.
Soit l’une des raisons pour lesquelles le Labour risque d’y laisser des plumes. L’autre tient aux calculs internes. Le Comité exécutif national, tenu par Starmer et ses proches, a bloqué la candidature du populaire maire du Grand Manchester, Andy Burnham. Motif officieux : s’il retrouvait un siège aux Communes, Burnham pourrait contester la direction du parti.
Rien ne dit toutefois que cette manœuvre suffira à sauver Starmer. Une défaite face à Reform UK serait déjà un sérieux camouflet. Mais si le Labour était battu par les Verts – et pire encore, relégué à la troisième place –, la vulnérabilité du Premier ministre deviendrait flagrante. Et même s’il franchit cet obstacle, le répit serait de courte durée : le Parti travailliste s’achemine vers des résultats désastreux aux élections écossaises et galloises ainsi qu’aux élections locales anglaises du 7 mai.
Pourquoi Starmer tient-il encore ? Parce que les alternatives crédibles traînent, elles aussi, leurs casseroles. L’ancienne vice-présidente Angela Rayner a dû quitter le devant de la scène l’an dernier en raison de démêlés fiscaux. Wes Streeting, ministre de la Santé, reste lesté par ses liens passés avec Mandelson. Et les députés travaillistes savent qu’un changement de chef offrirait à l’opposition un argument rêvé pour exiger des élections générales anticipées. Leur confortable majorité aux Communes repose en réalité sur moins de 34 % des suffrages. 131 sièges ont été arrachés avec moins de 5 000 voix d’avance, dont 103 où l’écart entre le Labour et ses concurrents était inférieur à 5 %. Un nouveau scrutin balayerait quantité de carrières à peine ébauchées.
On croyait naguère que les conservateurs souffraient d’une instabilité chronique à leur tête. Il apparaît désormais que c’est l’ensemble du système politique britannique qui est devenu structurellement fragile. Le sondeur Joe Slater parle d’une « ère zombie », où aucun gouvernement ne dispose d’un socle électoral solide. La vieille politique de classe du XXe siècle – ouvriers fidèles au Labour, classes moyennes et supérieures acquises aux conservateurs – appartient au passé. L’électorat s’est mué en masse de votants volatils, liés surtout par une même défiance envers la classe dirigeante.
Pour mesurer l’ampleur de cette hostilité, il faut aussi lire Dominic Cummings. Cummings n’est pas exactement un observateur neutre. Stratège du vote pro-Brexit en 2016 puis de la victoire de Boris Johnson en 2019, on ne saurait attendre de lui qu’il s’attendrisse sur le sort de Starmer. Mais ses analyses récentes méritent qu’on s’y arrête :
« Tel est le verdict assourdissant des électeurs […] : les élites ont failli, et les électeurs réclament du changement. Faillite des idées, des institutions, des compétences d’exécution ; incapacité chronique à reconnaître les erreurs ou à en tirer les conséquences – Irak, Afghanistan, crise financière, Covid, Ukraine, et ainsi de suite.
Face à ce désaveu répété, la réponse des élites consiste à :
a) persister et signer dans les politiques que les électeurs rejettent, au premier rang desquelles l’importation d’hommes venus des régions les plus instables du globe ;
b) se convaincre, dans un entre-soi de plus en plus fébrile, que “le vrai problème” vient en réalité des électeurs eux-mêmes – abusés par la désinformation, “l’ingérence russe”, les oligarques de la tech – et séduits par le populisme, le racisme, voire le fascisme ;
c) conclure que la solution consiste à “restaurer la confiance” dans les idées et les institutions de cette même élite, en leur accordant davantage de pouvoir et de ressources.
Et voilà que les députés sont aujourd’hui hystériques au sujet d’Epstein, après avoir passé vingt ans à étouffer enquêtes et reportages sur des réseaux d’exploitation sexuelle visant des enfants au Royaume-Uni – parce que ces scandales menaçaient le consensus bipartisan sur l’immigration. […] Westminster, en somme, a fait de nous un mème tragi-comique planétaire. »
Une « ère zombie » ?
Faut-il en conclure que la victoire de Reform UK est inéluctable ? L’inoxydable Nigel Farage sera-t-il le prochain – ou l’avant-prochain – Premier ministre britannique ? À s’en tenir aux sondages, la tentation est grande de le croire. Le dernier MRP de More in Common projette 381 sièges sur 650 pour Reform UK, soit une majorité de 112 sièges sur l’ensemble des autres partis. Le Labour y perdrait 326 sièges, retombant à 85 ; les conservateurs en abandonneraient 51, ne conservant plus que 70 députés aux Communes.
Un tel séisme supposerait toutefois des élections immédiates. Or cela paraît improbable. Que Starmer s’accroche par miracle ou qu’il soit remplacé, les députés travaillistes ne sont pas d’humeur à jouer les dindons de la farce. Les prochaines législatives auront lieu en 2028 ou 2029. D’ici là, l’effet de nouveauté peut s’éroder – comme s’est érodé, dans les années 1980, l’élan initial du Parti social-démocrate.
Les nouveaux partis n’ont d’ailleurs jamais manqué en Grande-Bretagne. Rien que de mémoire d’homme, Reform UK s’appelait encore le Brexit Party en 2019 ; avant lui, il y eut le Referendum Party, fondé par l’homme d’affaires Jimmy Goldsmith ; plus tôt encore, l’UK Independence Party, né en 1993, lui-même issu de l’Anti-Federalist League. Et on ne parle là que de la galaxie eurosceptique.
Le talon d’Achille des nouveaux partis de droite est presque toujours le même : il est extraordinairement difficile d’y tenir à distance les opportunistes, les excentriques, les illuminés et les fascistes assumés – et tout aussi ardu d’y attirer de véritables talents politiques. Lors des élections locales de l’an dernier, Reform UK a conquis la majorité dans dix conseils et tenté de gouverner en minorité ailleurs. On promettait des offensives façon Doge contre les gaspillages publics. Elles n’ont rien donné. Dans le même temps, l’afflux de transfuges conservateurs est tel que le discours de rupture radicale risque déjà de se diluer.
Par ailleurs, les analyses de Cummings comportent plusieurs éléments qui confortent ma vieille intuition : il serait imprudent d’enterrer Kemi Badenoch, la cheffe des conservateurs.
D’abord, comme aux États-Unis, « la question politique de loin la plus importante pour les électeurs britanniques est le coût de la vie ». Seuls les électeurs de Reform UK placent l’immigration au premier rang. Ensuite, observe Cummings, « les électeurs ne savent presque rien de [Badenoch]. Elle est bien plus invisible que je ne le pensais ». Et, reconnaît-il, ce n’est pas de son fait. « Contrairement à Starmer, il n’y a pas de mur de négativité autour d’elle. Plutôt un mur d’indifférence – des regards vides – parce que personne ne prête attention aux conservateurs. »
Deux conséquences s’imposent. Premièrement, Badenoch a raison de concentrer ses attaques sur le terrain économique. Deuxièmement, les électeurs n’ont pas encore figé leur jugement à son égard. L’espace reste ouvert – et la marque conservatrice peut se redresser. Après tout, elle s’est relevée de la politique d’apaisement. Elle a survécu à Suez.
Farage : raz de marée ou mirage ?
Troisièmement, Farage inspire un « scepticisme diffus ». Cummings, encore : « Une minorité sont de véritables fans. “Il a eu raison sur le Brexit. Il a raison sur l’immigration.” “C’est l’homme qu’il nous faut. Il n’est pas un politicien comme les autres. Il dit ce qu’il pense. Il ferait un bon Premier ministre.” » D’autres le jugent « odieux », « menteur », « faisant son beurre sur la peur », « ce serait un désastre ». Beaucoup hésitent : « Il a raison sur l’immigration, mais que ferait-il d’autre ? » « Que propose-t-il sur le coût de la vie ? » « Je ne suis pas sûr qu’il ait l’étoffe d’un Premier ministre. » « Je n’ai pas encore tranché. »
Au vu de son parcours, Farage dispose de peu d’arguments pour dissiper ces doutes – et de bien des occasions de les nourrir. En Angleterre, on dit d’un piètre organisateur qu’« il serait incapable de monter une beuverie dans un bar ». Là-dessus, à la rigueur, on pourrait faire confiance à Farage. Mais ce n’est sans doute pas suffisant pour gouverner.
Tous les chefs de parti britanniques traînent une impopularité marquée, comme l’a montré un récent sondage YouGov : plus ils sont connus, plus leur cote se dégrade. Starmer est à -47, Farage à -37, Badenoch à -23. Et lorsqu’on les met en duel, Badenoch l’emporte sur tous ses rivaux, selon une enquête récente de More in Common : 62 à 38 face à Starmer, 64 à 36 face à Farage. Elle devance aussi les dirigeants libéraux-démocrates et verts.
Personne – et je m’inclus dans le lot – n’imagine que Kemi Badenoch puisse, en quelques années, tirer les conservateurs du gouffre creusé par ses prédécesseurs et remporter triomphalement les prochaines élections. Mais d’ici à 2028, elle pourrait avoir restauré l’image de son parti comme garant de la croissance, de la discipline budgétaire et de la stabilité monétaire – ce qu’il fut à l’époque de Thatcher – suffisamment, du moins, pour préserver un contingent respectable de députés aux Communes.
Nul ne peut prédire l’issue du prochain scrutin. La Grande-Bretagne conjugue désormais multipartisme et scrutin uninominal à un tour. Les dernières élections l’ont montré : de légers glissements d’opinion, combinés à un vote tactique – en l’occurrence destiné à sanctionner les conservateurs – peuvent produire des basculements spectaculaires en sièges. Pour les nombreux électeurs qui aspirent à un redémarrage économique, à une inflation contenue et à des politiques cohérentes en matière d’immigration et d’énergie, l’objectif premier est d’empêcher le Labour, les libéraux-démocrates, les Verts et les nationalistes celtiques de gouverner. Mais ces mêmes électeurs redoutent, non sans raison, l’hypothèse d’un Farage Premier ministre.
À bien des égards, le Brexit a joué dans la politique britannique des années 2010 le rôle de l’autonomie de l’Irlande dans les années 1880 ou du libre-échange dans les années 1840.
Reform UK et les conservateurs peuvent-ils coopérer pour former un gouvernement de droite crédible et pragmatique – qu’il s’agisse d’une fusion, d’une coalition ou d’un simple accord parlementaire ? Rien, en principe, ne l’interdit. Depuis sa fondation en 1834, le Parti conservateur a traversé scissions et recompositions. Il s’est fracturé en 1846 lorsque sir Robert Peel a abrogé les Corn Laws. En 1886, il a scellé une alliance avec lord Hartington et le Parti unioniste libéral de Joseph Chamberlain, né d’une scission des libéraux sur l’autonomie irlandaise. En 1912, après vingt-six ans de coopération, unionistes libéraux et conservateurs ont fusionné. Pendant des décennies, les candidats conservateurs se sont d’ailleurs présentés sous l’étiquette unioniste – notamment en Écosse.
À bien des égards, le Brexit a joué dans la politique britannique des années 2010 le rôle de l’autonomie de l’Irlande dans les années 1880 ou du libre-échange dans les années 1840 : l’un de ces enjeux tectoniques qui reconfigurent durablement le paysage partisan. Il n’est pas absurde d’imaginer que ses effets institutionnels finissent par être comparables. Je n’ai aucun mal à envisager des candidats « conservateurs-réformateurs » lors des prochaines législatives. Pas davantage à imaginer Badenoch à la tête d’une formation recomposée. Elle a 46 ans, elle est noire, mariée à un Écossais, mère de trois enfants métis. La Grande-Bretagne d’aujourd’hui ne peut plus renier sa réalité multiraciale ; elle peut seulement tenter de la faire fonctionner. Badenoch incarne cette projection vers l’avenir. Farage, lui, renvoie au passé.
Alors, sommes-nous les Italiens ? Pas vraiment. La politique britannique est tout simplement… britannique. En 2022, nous avons connu trois Premiers ministres en un an. Était-ce inédit ? Non. En 1868, après le Reform Bill de 1867, lord Derby démissionne en février pour raisons de santé ; Benjamin Disraeli lui succède jusqu’en décembre, avant de perdre les élections face à William Gladstone. Nous avons également eu quatre Premiers ministres en deux ans, en 1834-1835, et déjà en 1782-1783. Et au moins six fois, trois ou quatre chefs de gouvernement se sont succédé en l’espace de trois ans.
Si Starmer devait chuter cette année, ce serait en réalité la troisième fois de notre histoire que la Grande-Bretagne compterait sept Premiers ministres en dix ans. Cela s’est produit entre 1762 et 1770 – période qui culmina avec la nomination du favori de tous les Américains : lord North. Et nous avons fait encore « mieux » durant la Grande Réforme électorale, première étape vers un système moderne : pas moins de neuf Premiers ministres en huit ans, entre 1827 et 1835.
Ces volte-face ne relèvent pas d’un dysfonctionnement : elles sont inscrites dans l’ADN du parlementarisme britannique. Loin d’annoncer une « ère zombie », l’enchaînement de Premiers ministres éphémères est pour ainsi dire mécanique lorsqu’un pays affronte une question majeure et profondément clivante. Il y a dix ans, les Britanniques ont voté pour le Brexit. Dix ans plus tard, force est de constater que la situation économique et politique n’est guère plus enviable. Dans ces conditions, quoi de plus commode que de faire des « élites » le bouc émissaire idéal ?
En Grande-Bretagne, en somme, on continue. Et d’autant mieux si on garde son flegme.
Article originellement publié sur The Free Press.