Plusieurs jours après le décès de Quentin Deranque, nous avons un devoir : poser les bonnes questions plutôt que d’asséner les mauvaises réponses.

La justice travaille. Et vite. Sept mises en examen, six pour homicide volontaire, un assistant parlementaire en détention provisoire. Le procureur Thierry Dran fait son boulot. Laissons-le le faire jusqu’au bout.

Parce que des zones d’ombre restent entières. Quentin et ses camarades étaient censés protéger les militantes de Némésis devant Sciences Po Lyon.

Alors que faisaient-ils à cinq cents mètres de là, dans une rixe violente avec des militants d’en face  ? C’est une question légitime. Surtout quand on sait, comme l’a révélé le journal l’Humanité, que des traquenards étaient organisés par cette association contre des militants de gauche.

Poser une question n’est pas une attaque, pas une justification d’un lynchage. C’est une question. Les images publiées par le Canard Enchaîné montrent une bataille rangée (qui s’est certes apparemment fini en un impardonnable lynchage) entre deux groupes qui s’étaient cherchés pour se battre. Ce n’est pas sans conséquence sur les faits.

Que s’est il réellement passé ?

Il y en a une autre, plus douloureuse. Que s’est-il passé entre 18 heures dans le 7e et 19h40 quai Fulchiron dans le 5e, où les pompiers ont finalement pris Quentin en charge deux heures plus tard, à deux kilomètres de là ? Ses camarades étaient avec lui. Qu’ont-ils fait pendant ces longues minutes alors qu’ils assument être restés en contact présentiel avec lui ? Pourquoi les secours n’ont-ils pas été appelés plus tôt ? Ce n’est pas la justice des réseaux qui tranchera ça. C’est un tribunal.

Que savaient certains ?

Et puis il y a la question Raphaël Arnault. On cherche à lui faire porter une responsabilité dans un drame où il n’était pas. Mais la vraie question est ailleurs et il devra sans doute sortir du silence dans lequel il est depuis le début des incidents : avait-il été informé, en amont ou en temps réel ou juste après les faits, des agissements de ses assistants ce soir-là ?

Est-ce qu’un député LFI, fondateur de la Jeune Garde, savait ce qui se tramait à quelques centaines de mètres d’une conférence de sa collègue Rima Hassan ? Ce n’est pas une question rhétorique. C’est une question judiciaire. Et elle mérite une réponse judiciaire, pas un lynchage médiatique préalable.

Du côté de ceux qui ont préféré le spectacle à la décence, le pire est venu de Papacito. Ce vidéaste d’extrême droite — banni de YouTube, condamné pour injures et incitation à la violence — a estimé utile de déclarer dans son podcast Burger Ring que si Quentin était là ce soir-là, c’est qu’il espérait coucher avec les militantes de Némésis. Salir un mort de 23 ans. Avant même les funérailles. On ose à peine imaginer ce qui se serait passé si un éditorialiste ou un militant de gauche avait tenu ces propos sur une victime d’extrême droite.

Le déluge à grand coups de harcèlements sur les réseaux sociaux et de Pascal Praud indigné aurait été immédiat. Papacito, lui, continue. Sans conséquence. Comme d’habitude.

Raison garder. Ce n’est pas trahir la justice . C’est lui devoir la vérité plutôt que le bruit.

D’autant qu’il y a un contexte qu’on ne peut pas ignorer. Lyon est depuis des années l’une des capitales françaises de l’extrême droite radicale, alors que la ville ne compte pour l’instant aucun élu de cette mouvance. Les chiffres le confirment : 102 actions violentes d’extrême-droite recensées entre 2010 et 2025 , des groupuscules dissous qui se reforment sous d’autres noms, le Bastion Social, les Remparts, Lyon populaire.

Ces mêmes groupuscules violents qui étaient présents samedi à défiler et à déplorer la violence des autres. Et à chanter la Ligue Noire, chanson pour la liberté lyonnaise et une république fédérale, détournée depuis longtemps par la droite radicale.

Une violence structurelle, longue, souvent impunie. Et Quentin, rappelons-le, venait de la frange la plus radicale de cette nébuleuse — Action française, les Allobroges, Audace. Ce contexte ne justifie rien.Il n’excuse pas sa mort et son lynchage.  Il ne justifie pas le drame et n’empêche pas l’émotion. Mais il éclaire tout.

Ce contexte éclaire aussi les prises de parole de la députée Tiffany Joncour, cheffe de file du RN aux prochaines élections métropolitaines, qui s’est précipitée à la tribune de l’Assemblée pour demander la dissolution des antifas et les qualifier de terroristes.

La même Tiffany Joncour dont les liens avec la mouvance identitaire lyonnaise ont été documentés par plusieurs médias sérieux — des militants des Remparts collant ses affiches de campagne, une liste métropolitaine qui comptait dans ses rangs des cadres issus de Génération Identitaire. Quand on vient de là, réclamer des comptes sur la violence politique demande un certain culot.

Le temps de l’indignation et du recueillement  n’est pas celui de la justice. Ce n’est pas la même horloge.

Laissons la justice faire son travail. Pour la vérité.

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Romain Blachier