Le 18 février dernier, la France s’associait à 84 autres pays pour condamner la colonisation israélienne progressant à marche forcée en Cisjordanie. Cette énième prise de position résonne comme un cruel aveu d’impuissance. En effet, depuis le 7 octobre 2023, le gouvernement refuse toute sanction susceptible de donner corps à ces condamnations, affaiblissant durablement la crédibilité française sur la scène internationale. Une question également domestique : si l’exécutif s’inquiète régulièrement d’une importation du conflit israélo-palestinien en France, ses actes et ses discours tendent à en faire une question nationale. Avec des conséquences potentiellement catastrophiques.

Depuis le début de la guerre à Gaza et en Cisjordanie, la position du gouvernement français, et donc de la France, perd en lisibilité : son soutien du bout des lèvres au droit international semble chaque jour démenti par une défense quasi-systématique des positions israéliennes. Après plus de deux ans de conflit, les récentes déclarations du président de la République interrogent sur l’indépendance du pouvoir judiciaire : interviewé le 15 février sur Radio J, il affirme que « nous ne devons jamais accepter qu’un de nos enfants, quelque Français que ce soit, soit accusé d’être génocidaire. Impossible ! »

Le 19 février 2026, le premier ministre Sébastien Lecornu martelait devant le Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF) qu’ « employer le mot « génocide » n’est pas neutre : c’est une arme politique ». Cela fait pourtant plus de deux ans que la Cour internationale de Justice (CIJ) a reconnu un risque de génocide en Palestine, depuis tragiquement validé par l’ONU.

France-Israël : les liaisons dangereuses

Ces propos de l’exécutif semblent faire suite aux mandats d’amener, émis durant l’été et visant deux Franco-Israéliennes accusées d’avoir bloqué l’aide humanitaire à destination de Gaza. Alors que le site britannique Declassified UK révélait le 11 février que les citoyens français constituaient la deuxième nationalité la plus présente dans les rangs de Tsahal (après les citoyens des États-Unis), avec 6127 ressortissants engagés, cette prise de position au plus haut niveau de l’État confirme le refus systématique de poursuites.

Car si la France soutient officiellement la Cour pénale internationale, aucune mesure n’a été prise pour interpeller le premier ministre israélien Benyamin Netanyahou ou son ancien ministre de la défense Yoav Gallant, visés par un mandat d’arrêt depuis le 24 novembre 2024. Le 26 septembre dernier, la France autorise même explicitement le premier à survoler son territoire, en violation de ses obligations. Même des sanctions symboliques, comme le retrait des athlètes ayant participé à la guerre des compétitions internationales, ou l’exclusion de l’Eurovision 2026, sont tout à fait exclues. Quatre ans après les sanctions immédiates ayant visé la Russie suite à l’invasion de l’Ukraine, incluant de lourdes sanctions économiques et financières, la fermeture de médias accusés d’être liés au Kremlin, le gel d’avoirs russes et le soutien aux condamnations internationales visant Vladimir Poutine, le décalage est frappant.

La stratégie de l’actuel gouvernement israélien consiste à entretenir une crise régionale permanente.

Ce réalignement pourrait s’expliquer par le net rapprochement diplomatique franco-israélien au cours des dernières décennies. Hormis au niveau du partage de renseignement, les intérêts de cette inflexion sont difficiles à évaluer : le gouvernement israélien critique régulièrement les positions françaises, particulièrement au moment de la tardive reconnaissance d’un État palestinien en 2025. La stratégie de l’actuel gouvernement israélien consiste à entretenir une crise régionale permanente. Outre la poursuite de la guerre à Gaza, où l’Institut français a été rasé dès novembre 2023, les frappes en Syrie, au Qatar, au Yémen et en Iran ont illustré une inquiétante fuite en avant nourrie par un sentiment de toute-puissance militaire, appuyée par les États-Unis.

France-Israël : les liaisons dangereuses

Le Liban, traditionnel allié de la France, en fait également les frais : toujours bombardé malgré le cessez-le-feu du 27 novembre 2024 avec le Hezbollah, une partie de son territoire reste occupé. Les forces françaises déployées dans le cadre de la FINUL sont régulièrement prises pour cible par l’armée israélienne. Le domaine national français en Terre sainte est lui-même menacé. Et l’héritage gaullien d’une politique internationale de « cavalier seul », initiée durant les années 1960 pour soutenir les pays arabes tout en protégeant les intérêts pétroliers et en promouvant la francophonie, semble définitivement abandonné.

Amorcée sous Nicolas Sarkozy, la liquidation des derniers restes de la politique arabe de la France aura ainsi constitué une perte sèche pour la France. Son image s’est considérablement dégradée, tant dans les pays arabes qu’en Israël. L’alignement sur ce pays semble plus tenir de la logique de bloc que d’un réel intérêt, même sécuritaire : la déstabilisation du Moyen-Orient pourrait à moyen terme relancer les risques d’attentats jihadistes à l’international. Les actuelles interventions en Syrie pour y contrer l’influence turque ou au prétexte d’un soutien à la minorité druze ont contribué au chaos général. Quant à la coopération judiciaire, faute d’accords d’extradition, Israël continue de constituer un refuge pour des criminels condamnés sur le sol français, comme une partie des coupables de l’escroquerie à la taxe carbone ayant coûté à la France plus d’1,6 milliard d’euros.

En décalage croissant avec les attentes d’une majeure partie de la population – 74% des Français sont pour des sanctions contre Israël -, le monde politique et médiatique est dans sa vaste majorité arc-bouté sur un soutien aveugle à la politique israélienne.

L’hystérisation du débat public français autour du conflit israélo-palestinien paraît relever d’une importation bien unilatérale du conflit. En décalage croissant avec les attentes d’une majeure partie de la population – 74% des Français sont pour des sanctions contre Israël -, le monde politique et médiatique est dans sa vaste majorité arc-bouté sur un soutien de plus en plus aveugle à la politique israélienne. La présentation comme une opération de légitime-défense des bombardements de juin 2025 contre l’Iran, ayant provoqués la mort de nombreux civils, dont des prisonniers politiques et des universitaires, ne restera pas dans les mémoires comme un exemple de défense de principes universels.
Or, la possibilité même du débat sur ces prises de position aux conséquences funestes paraît désormais hypothéquée. La proposition de loi portée par la députée de la huitième circonscription des français établis à l’étranger (qui comprend Israël et d’autres pays méditerranéens) Caroline Yadan « visant à lutter contre les formes renouvelées d’antisémitisme » ouvre la voie à une condamnation des critiques d’Israël, assimilées à un antisionisme lui-même considéré comme relevant de l’antisémitisme. Les déclarations récentes d’Emmanuel Macron évoquées plus tôt, appuyant la « loi Yadan », tout comme l’appel du ministre des affaires étrangères Jean-Noël Barrot et du Premier ministre à la démission de Francesca Albanese, rapporteuse spéciale de l’ONU pour les territoires palestiniens, constituent des sujets d’inquiétude. Ils ajoutent de la confusion au débat et ferment la porte à d’éventuelles prises de position légitimes, à l’heure où un nombre croissant d’institutions internationales évoquent la dimension génocidaire de la guerre à Gaza.

La proposition de loi portée par Caroline Yadan « visant à lutter contre les formes renouvelées d’antisémitisme » ouvre la voie à une condamnation des critiques d’Israël, assimilées à un antisionisme lui-même considéré comme relevant de l’antisémitisme.

Une contre-offensive politico-médiatique d’une ampleur rare s’est ainsi déployée depuis octobre 2023. ELNET, organisation de promotion des intérêts israéliens en Europe, inscrit comme représentant d’intérêts privés à l’Assemblée depuis novembre 2024, y joue un rôle pivot, notamment en organisant des voyages tous frais payés de parlementaires français en Israël. La propagande du gouvernement de Benyamin Netanyahou passe aussi par des canaux plus directs destinés à la population française. Cette « hasbara » (explication, en hébreu – nom officiel de la communication d’Etat israélienne) est relayée par des personnes telles que le colonel Olivier Rafowicz, porte-parole de l’armée israélienne cité à plusieurs centaines de reprises sur différents médias dont CNews, LCI et BFM TV. La chaîne internationale i24News s’est aussi fait remarquer par les outrances de certains de ses invités.

Cet écosystème médiatique constitué de relais favorables à la cause israélienne ou directement liés à l’État israélien allume divers contre-feux médiatiques présentant sous un jour favorable les opérations militaires et minimisant ou justifiant certains crimes de guerre, parfois par le recours aux fake news. Un tel déploiement de propagande est usuel dans le cadre d’un conflit majeur mais le manque de réactions politiques ou judiciaires en France est éloquent. Hormis la frange la plus mobilisée de la droite franco-israélienne, qui accordait en 2022 une majorité de suffrages à Éric Zemmour, difficile cependant d’évaluer le soutien populaire dont bénéficie cette offensive.

France-Israël : les liaisons dangereuses

L’activisme parlementaire, médiatique et juridique de réseaux alignés sur les positions du Likoud et, plus largement, du nationalisme israélien parvient ainsi à cadrer de manière frappante le débat comme les prises de position nationales – et ce, avec des effets visibles du centre-gauche jusqu’à l’extrême droite. Au risque d’adopter des positions en contradiction manifeste avec le droit international comme avec les intérêts de la France et de sa communauté juive. Cette dernière fait en effet face à une flambée d’antisémitisme depuis le 7 octobre 2023, incluant notamment des menaces de mort et des dégradations de synagogues. En cherchant constamment à associer la judéité avec le soutien inconditionnel aux crimes de son gouvernement, Benjamin Netanyahou et ses ministres les plus radicaux donnent du carburant aux idées antisémites qu’ils prétendent pourtant combattre. Cela bien qu’une partie de la communauté juive, en France comme ailleurs, dénonce les exactions de l’armée israélienne et l’occupation.

Alors que la menace d’un nouveau conflit entre Israël, les États-Unis et l’Iran se profile et que Donald Trump envisage un retour à une gestion coloniale de la bande de Gaza à travers son « Conseil pour la Paix », seuls des actes forts, notamment un embargo sur les exportations d’armes, des sanctions économiques et des actions en justice sont capables d’arrêter la folie destructrice de Benyamin Netanyahou. Si beaucoup de pays du Sud global, ainsi que certains Etats européens comme l’Espagne et l’Irlande, ont pris des mesures en ce sens, la France continue de soutenir globalement la politique d’Israël, accentuant sa perte de crédibilité dans le concert des nations.