CHRONIQUE. Pour se débarrasser de ses opposants politiques, la Russie adopte une méthode spécifique : elle cible chimiquement leur système nerveux.
«Le Royaume-Uni, la Suède, la France, l’Allemagne et les Pays-Bas estiment qu’Alexeï Navalny a été empoisonné avec une toxine mortelle », annonçait le Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères le 14 février 2026. « Il s’agit de la conclusion à laquelle sont parvenus nos gouvernements après analyse des échantillons prélevés sur Alexeï Navalny », précisait le communiqué.
Le principal et le plus célèbre des opposants à Poutine est mort le 16 février 2024, à 47 ans, dans la colonie pénitentiaire n°3 de la localité de Kharp. Il avait été transféré deux mois auparavant dans cette prison du Grand Nord russe à « régime spécial » pour y purger une peine de dix-neuf ans d’emprisonnement pour « extrémisme ». Très vite les regards se sont tournés vers les services russes, soupçonnés de l’avoir fait empoisonner. Une hypothèse quasi confirmée par la découverte dans des prélèvements réalisés sur sa personne de traces d’une neurotoxine active à très faible dose : l’épibatidine.
Cette substance ultratoxique est sécrétée au niveau de leur peau par des grenouilles venimeuses. Or, il se trouve que ces dernières ne vivent à l’état naturel qu’en Amérique latine. La probabilité que Navalny soit entré accidentellement en contact, dans une colonie pénitentiaire de l’Oural polaire, avec un amphibien de ce type est donc aussi improbable que de croiser un ours blanc sur la place de la Concorde.
Comme le fait remarquer le communiqué du Ministère : « Navalny est décédé alors qu’il était détenu en prison, ce qui signifie que la Russie avait à la fois les moyens, le mobile et l’opportunité de lui administrer ce poison. »
Neuropharmacologie de la terreur
L’épibatidine interfère dans l’organisme avec l’action de l’acétylcholine — un neurotransmetteur, c’est-à-dire une molécule de communication émise par des neurones. Libéré au niveau de synapses, ce neurotransmetteur stimule d’autres neurones ou des fibres musculaires. En se liant à des récepteurs moléculaires de l’acétylcholine, l’épibatidine perturbe gravement leur fonctionnement normal et provoque des crises d’hypertension et d’épilepsie — voire une paralysie respiratoire, voire la mort.
Une autre cible privilégiée des neurotoxiques est l’acétylcholinestérase. Dans les conditions physiologiques, cette enzyme met rapidement fin à l’action de l’acétylcholine en la dégradant, ce qui contrôle sa durée d’action. Plusieurs produits chimiques de la famille des organophosphorés ont pour cible l’acétylcholinestérase, dont ils inhibent les effets. La persistance anormalement longue de l’acétylcholine au niveau des synapses aboutit alors à des troubles nerveux majeurs et finalement à la mort du sujet.
Des organophosphorés comme le tabun ou le sarin ont été massivement produits en tant qu’agents neurotoxiques à usage militaire par des scientifiques allemands, avant et pendant la Seconde Guerre mondiale. D’autres armes chimiques du même groupe ont été développées par la suite.
Parmi elles, en Russie, le Novitchok, une famille d’agents innervants hautement toxiques : ils provoquent un ralentissement du rythme cardiaque, une détresse respiratoire et conduisent à la mort par asphyxie. L’enquête a montré que c’est un produit de ce type qui a été utilisé à Salisbury (Royaume-Uni) lors de la tentative d’empoisonnement de l’ancien agent double russe Sergueï Skripal en mars 2018. Deux ans plus tard, quelque trois années avant son empoisonnement mortel, c’était au tour de l’opposant numéro un à Poutine d’être ciblé.
Alexeï Navalny, miraculé d’une attaque au novitchok
Le 20 août 2020, en pleine campagne électorale, Navalny se trouvait à bord d’un avion en partance de Tomsk, en Sibérie. Environ 10 minutes après le décollage, il a été victime d’un malaise, avec sudation abondante et vomissements, avant de perdre connaissance. Un atterrissage d’urgence a permis son admission au service de toxicologie d’un hôpital d’Omsk. Deux jours plus tard, à la demande de sa famille, le patient était transféré par un avion sanitaire allemand à l’hôpital berlinois de la Charité, où une intoxication grave par un inhibiteur de la cholinestérase était diagnostiquée.
« Deux semaines plus tard, le gouvernement allemand annonçait qu’un laboratoire des forces armées allemandes désigné par l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC) avait identifié un agent neurotoxique organophosphoré du groupe Novitchok dans des échantillons sanguins prélevés immédiatement après l’admission du patient à l’hôpital de la Charité », précisaient les médecins qui ont soigné Navalny, dans un article du Lancet où étaient divulgués les détails cliniques de son hospitalisation.
Le 7 octobre 2020, un communiqué conjoint des ministres des Affaires étrangères de la France et de l’Allemagne ciblait clairement les coupables : « Une tentative d’assassinat est intervenue sur le territoire russe, contre une figure de l’opposition russe, au moyen d’un agent neurotoxique militaire développé par la Russie. […] Aucune explication crédible n’a pour le moment été apportée par la Russie. Nous considérons dans ce contexte qu’il n’existe pas d’autre explication plausible à l’empoisonnement de M. Navalny qu’une responsabilité et une implication russes. »
Après quelques mois de convalescence en Allemagne, Navalny est retourné en Russie… où il a été arrêté dès son arrivée à l’aéroport de Moscou. On connaît la suite : emprisonnement et pour finir empoisonnement dans un système pénitentiaire où personne ne pouvait lui porter assistance.
Si Navalny a réchappé à une intoxication au novitchok, un autre produit interférant avec l’acétylcholine, l’épibatidine, a finalement eu raison de lui. Les empoisonneurs ont la barbarie têtue sous le règne de Vladimir Vladimirovitch Poutine.