Illustration d’une urne électorale avec un drapeau français en fond

La série « Sur la route des municipales » regroupe les reportages de la rédaction de franceinfo.fr, au plus près des préoccupations des Français. Santé, insécurité, économie… Nos reporters se sont rendus sur le terrain pour raconter des enjeux locaux.

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Un conseil municipal perturbé plusieurs fois par des parents d’élèves, des articles à foison dans la presse locale et un indicateur qui ne trompe pas : « Regardez les commentaires sur Facebook ! Ça part dans tous les sens », glisse une promeneuse en coupe-vent léopard, près du port de Concarneau (Finistère).

C’est peu dire que la fermeture prochaine de l’école élémentaire de Kerandon, située dans le seul quartier prioritaire de ville, suscite une vive agitation dans la commune. Même Claude Deschamps, compagne du sélectionneur de l’Equipe de France et ancienne élève, a pris la plume dans une lettre ouverte pour tenter de convaincre le maire sortant Marc Bigot (divers droite) de revenir sur sa décision, rapportent Ouest-France et Le Télégramme.

Depuis l’annonce de cette fermeture en juin, des parents d’élèves – des mères essentiellement – se sont constituées en collectif et ont imposé le sujet dans le débat des municipales de cette ville touristique très attachée à son histoire maritime. Si leur quartier de Kerandon n’est pas déserté par les services, ceux-ci restent sommaires : une aire de jeux, un supermarché Spar, une boulangerie, un centre médical, un tabac presse, principalement. Environ 1 400 personnes y habitent et 45% d’entre elles vivent sous le seuil de pauvreté, selon des données de 2024. Devant l’établissement, en ce lundi de janvier, une banderole de protestation est accrochée près du portail et témoigne de la mobilisation. 

Devant l'école de Kerandon, Elodie remet en place la banderole du collectif de parents d'élèves opposés à la fermeture. ()
Devant l’école de Kerandon, Elodie remet en place la banderole du collectif de parents d’élèves opposés à la fermeture.

A la sortie des classes et sous la pluie, Elodie privilégie le gilet jaune à l’imperméable. « On nous parle de la baisse des effectifs, mais elle existe partout ailleurs », déplore cette membre du collectif. Sa nièce Inaya y est scolarisée en grande section et elle espère que son fils Kyle, une petite tête blonde de deux ans et trois mois, connaîtra, lui aussi, les bancs de cette école, la seule située en quartier prioritaire. Sous un parapluie Peppa Pig, Aliyah, en grande section, dit avoir peur de perdre ses amis. « J’aime aussi beaucoup la cantine », s’extasie-t-elle, un donuts dans la bouche.

A la rentrée 2025, 67 enfants étaient inscrits dans cet établissement, contre 83 en 2018, et même 180 en 2001, selon les chiffres rapportés à franceinfo par la mairie. Une chute des effectifs qui s’explique en grande partie par la baisse démographique française à laquelle n’échappe ni le quartier prioritaire, ni Concarneau dans son ensemble. « Entre 2018 et 2025, la natalité connaît une baisse de 28% » dans cette commune, souligne la direction académique des services départementaux de l’Education nationale (DASEN) dans le Finistère. Mais de l’avis des mères de famille croisées par franceinfo, la municipalité n’a aussi pas suffisamment valorisé leur école, qui est actuellement la seule dans le public à proposer un apprentissage en français et en breton.

Parce que sa ville n’est pas dotée d’une carte scolaire, l’adjoint à l’éducation, Eric Mallejacq, rappelle que les parents ont le choix d’inscrire « leurs enfants dans l’école de leur choix ». Mais il l’admet sans détour : Kerandon souffre d’un effet de réputation avec son étiquette « quartier prioritaire ». Même au sein de la cité, toutes les familles n’ont pas choisi cette école. D’après la DASEN, « 68% des enfants qui habitent le quartier sont scolarisés à l’extérieur de ce quartier ».

Au-delà de la baisse continue des effectifs, l’état des bâtiments – vétustes et plein d’amiante – est également avancé par la municipalité de Concarneau et la DASEN du Finistère pour justifier la fermeture. Les écoliers du primaire font classe dans des préfabriqués pour la deuxième année déjà. « Cela fait bien longtemps, avant même cette mandature, que la ville a laissé les choses se dégrader », déplore Irina, elle aussi membre du collectif. 

Une aire de jeux près de l’école de Kerandon.

Une aire de jeux près de l’école de Kerandon.

Aurélie et ses enfants Calie et Milan, scolarisés à l’école de Kerandon, lors de la sortie des classes.

Aurélie et ses enfants Calie et Milan, scolarisés à l’école de Kerandon, lors de la sortie des classes.

Un panneau dans le quartier de Kerandon indique où se situe l’école du quartier prioritaire.

Un panneau dans le quartier de Kerandon indique où se situe l’école du quartier prioritaire.

Elodie et son fils Kyle, qu’elle espère voir faire sa rentrée des classes à Kerandon l’année prochaine.

Elodie et son fils Kyle, qu’elle espère voir faire sa rentrée des classes à Kerandon l’année prochaine.

Une vue d’ensemble des HLM du quartier prioritaire de Kerandon.

Une vue d’ensemble des HLM du quartier prioritaire de Kerandon.

« Ici particulièrement, l’école apporte de la joie de vivre aux habitants », souligne Aurélie, engagée dans le combat avec Elodie et Irina. « Si les enfants s’en vont, il ne restera que des anciens », regrette également Nadine, 66 ans. Celle qui « fait partie des meubles du quartier depuis soixante et quelques années » a néanmoins remarqué que l’école s’est vidée en deux décennies. Selon Nadine, le niveau sonore a baissé dans le quartier. Et elle a trouvé son instrument de mesure : « On entend moins les rires. »

Depuis 1985, plus de 17 000 écoles publiques ont fermé, d’après les données du ministère de l’Education nationale. Mais ici, à Kerandon, le sujet a ravivé un fort sentiment de mépris social. Le collectif a d’ailleurs déposé une requête au tribunal administratif de Rennes pour contester cette décision sans attendre les municipales. Face aux démonstrations chiffrées de la mairie comme de l’Education nationale, Elodie, Aurélie et Irina disent aussi se sentir déconsidérées. Ce dont se défend le maire.

″J’ai pris cette décision après une longue réflexion et sans aucune gaieté de cœur.″

Mac Bigot, maire sortant

à FranceInfo

Marc Bigot pointe la difficulté pour ses équipes techniques de réaliser des travaux d’envergure dans cette école fortement amiantée. Selon lui, il faudrait « six ans au mieux » pour raser et faire sortir de terre un établissement scolaire aux normes. Il est néanmoins prévu d’installer, à terme, un centre de loisirs sur le même terrain.

D’après le collectif, la scolarisation des enfants dans des préfabriqués, même sur une longue période, serait une solution transitoire acceptée par de nombreux parents. Alors qu’un changement d’école peut poser des problèmes de transports. Chaque jour, Nolwenn commence son travail à 5h30 à la poissonnerie chez Leclerc. C’est sa mère, Françoise, qui s’occupe d’emmener ses enfants (dont Aliyah) à Kerandon. « Elle n’est pas véhiculée et sa santé ne lui permettra pas de marcher autant jusqu’à l’autre école la plus proche », rapporte Nolwenn, les lunettes embuées par la pluie, une cigarette à la main. « On nous incite fortement à choisir l’école du centre-ville, pour y faire de la mixité. Mais pourquoi ça ne serait pas l’inverse ? » s’interroge cette autre membre du collectif.

Nadine, habitante depuis 60 ans dans le quartier. ()
Nadine, habitante depuis 60 ans du quartier de Kerandon.

Dans la cité bretonne, l’annonce de la fermeture de Kerandon apparaît comme l’élément déclencheur d’une exaspération plus large concernant l’état des écoles publiques. « On a un problème d’investissement qui date au moins des trois derniers mandats », dénonce Clément Le Fur, membre d’un collectif informel de parents d’élèves concarnois. A l’école de Beuzec, où sont scolarisés ses enfants, des seaux ont été placés durant deux ans dans la salle de sieste des maternelles pour contenir des fuites d’eau. Un autre problème, non résolu à ce jour, se pose également côté primaire.

″Des filles se retiennent toute la journée d’aller aux toilettes car les portes ne touchent pas le sol. Résultat, certaines font des cystites.″

Clément Le Fur, parent d’élèves à l’école de Beuzec

à FranceInfo

Au Rouz, une partie du toit du préau s’est détachée peu avant Noël et des fuites de gaz se sont produites plusieurs fois l’année dernière. « Il manque aussi régulièrement des néons dans les classes », glisse une agente, croisée aux abords de l’école. Au sujet de cet établissement, « on a un plan sous le coude depuis le début du mandat, mais les avis ont trop divergé entre les acteurs et n’ont pas permis de lancer pour de bon les travaux », justifie Marc Bigot.

L’édile fait aussi l’objet de critiques quant à la modernisation du stade de football Guy-Piriou, induite par la montée en Ligue 2 de Concarneau en 2023. Depuis, l’équipe est redescendue en National. Coût total pour la commune : 8 millions d’euros. Un choix pleinement assumé par Marc Bigot. « Si on n’en avait pas eu les moyens, on ne l’aurait pas fait », affirme le maire, qui reconnaît dans un sourire n’avoir « jamais chaussé de crampons de sa vie ». A ses yeux, l’investissement dépasse le simple cadre sportif : dans une ville de 20 000 habitants, le stade incarne avant tout un lieu de rassemblement populaire, « une salle de spectacle pour ses habitants tous les quinze jours ».

Une mère de famille du Rouz, qui ne nie pas les difficultés rencontrées par les établissements de la ville, souhaite néanmoins tempérer : « A trop mettre la lorgnette sur ce qui ne va pas, cela peut vraiment desservir le public et alimenter une fuite vers le privé. Globalement, les écoles publiques de Concarneau fonctionnent bien. »

Clément Le Fur, membre d’un collectif informel de parents d’élèves de Concarneau, alerte depuis des années sur la vétusté des écoles.

Clément Le Fur, membre d’un collectif informel de parents d’élèves de Concarneau, alerte depuis des années sur la vétusté des écoles.

L’école de Beuzec, photographiée côté primaire, l’une des plus vétustes de la ville selon les parents d’élèves concarnois.

L’école de Beuzec, photographiée côté primaire, l’une des plus vétustes de la ville selon les parents d’élèves concarnois.

Thomas Le Bon est co-tête de la liste citoyenne et participative pour les élections municipales.

Thomas Le Bon est co-tête de la liste citoyenne et participative pour les élections municipales.

Le centre-ville de Concarneau, situé près du port de la ville.

Le centre-ville de Concarneau, situé près du port de la ville.

André Fidelin, ancien maire (2008-2020) et candidat situé à droite, pose dans son local de campagne.

André Fidelin, ancien maire (2008-2020) et candidat situé à droite, pose dans son local de campagne.

L’école du Rouz a récemment été concernée par des fuites de gaz et l’effritemment d’une partie du préau.

L’école du Rouz a récemment été concernée par des fuites de gaz et l’effritemment d’une partie du préau.

A la veille des élections municipales, le sauvetage de Kerandon et l’entretien des autres écoles s’inscrivent pleinement dans les priorités affichés par les candidats. La liste de gauche Concarneau citoyenne et participative, par exemple, s’est très vite posée en sauveuse de l’établissement. Comme un clin d’œil, le local de campagne est situé rue des Ecoles.

« On a aujourd’hui un maire qui fait du zèle pour sa fermeture », dénonce Thomas Le Bon, co-tête de liste et élu de l’opposition municipale. « Nous pensons qu’il est possible d’annuler cette décision avant la ventilation des moyens par l’académie [la répartition des enseignants entre toutes les écoles] », estime-t-il. Mais cette réunion aura lieu le 26 mars, quatre jours seulement après le résultat des municipales, selon la DASEN. 

André Fidelin, ancien maire de 2008 à 2020, s’est de son côté engagé à suspendre la fermeture s’il était réélu. « Il faut sacraliser l’école de la République », martèle le candidat de droite dans son quartier général. En partie ciblé par les critiques de désinvestissement, il nie avoir délaissé les écoles lorsqu’il était maire, documents chiffrés à l’appui. Il promet également de faire de l’éducation sa priorité en cas d’élection en mars, tout comme la liste de gauche, qui assure qu’elle fléchera un quart de son budget annuel pour les écoles de la ville.

Mais encore faut-il que ces dernières restent suffisamment peuplées. A Concarneau, la natalité n’est visiblement pas la seule variable des effectifs en classe. Depuis la pandémie de Covid-19, le marché de l’immobilier a flambé dans de nombreuses villes en bord de mer. « Les primo-accédants sont de moins en moins nombreux à pouvoir accéder à la propriété », analyse Franck Le Fillastre, agent immobilier. Les jeunes familles privilégient alors de plus en plus les communes voisines pour s’y installer durablement, comme Rosporden, et donc leurs écoles pour y scolariser les enfants.

Sont déclarés au 9 Février 2026 les candidats aux élections municipales suivants :

  • Concarneau : Thomas Le Bon et Manon Rosario – Concarneau citoyenne et participative (gauche), Gilbert Le Bris – Engagés pour Concarneau (gauche), Philippe Le Coz – Concarneau, l’avenir en actions (centre), André Fidelin – Concarneau en Action (droite), Quentin Le Gaillard – L’Energie du Renouveau (droite), Christian Perez – Rassemblons-nous pour Concarneau (extrême droite)

Crédits

Rédaction
Lucie Beaugé

Développement
Fabien Stervinou

Design
Adèle Thomas

Photographie
Pauline Gauer