Sous les pavés de Strasbourg, les archéologues ont mis au
jour une séquence urbaine couvrant près de deux millénaires
d’occupation continue. L’opération, conduite par l’Inrap, l’Institut national de
recherches archéologiques préventives, sous le contrôle
scientifique de la DRAC Grand Est, s’est déroulée au 3 rue
Sainte-Hélène avant un projet de construction d’une résidence de
tourisme. Sur plus de 400 mètres carrés, les chercheurs ont exploré
jusqu’à quatre mètres de profondeur dans des dépôts alluviaux
anciens.

Ils ont identifié des vestiges du quartier civil lié au camp
romain d’Argentoratum, puis des constructions médiévales associées
aux corporations, avant des réaménagements modernes successifs.
Cette stratigraphie dense offre un observatoire rare des
transformations sociales, économiques et architecturales d’un même
îlot urbain. Elle éclaire concrètement la formation progressive de
Strasbourg, depuis son ancrage militaire antique jusqu’à sa
structuration en centre marchand puis résidentiel.

Un terrain minuscule, une archive géante

Le chantier se situe au 3 rue Sainte-Hélène, dans l’ellipse
insulaire de Strasbourg. La surface fouillée atteint 462 m². Cette
emprise paraît modeste. Elle concentre pourtant près de deux mille
ans d’occupations successives. Les archéologues ont creusé jusqu’à
quatre mètres sous le niveau actuel. Ils ont traversé des couches
d’alluvions déposées par le Rhin et les zones humides du Ried.

Cette profondeur n’a rien d’anecdotique. Elle traduit
l’accumulation progressive des sols urbains. Chaque génération a
construit, détruit, remblayé, puis reconstruit. Les vestiges se
sont empilés, formant une stratigraphie lisible comme un
millefeuille.

L’opération relève de l’archéologie préventive. L’Inrap a
conduit la fouille sous le contrôle scientifique de la DRAC Grand
Est, avant un projet immobilier. Sur son site, l’Inrap évoque «
un quartier au cœur de Strasbourg, de la période romaine
jusqu’à nos jours ». La formule résume l’enjeu : comprendre la
longue durée à l’échelle d’un seul îlot.

Les archéologues ont documenté chaque couche par relevés,
photographies et enregistrements précis. Ils ont distingué des
phases d’occupation bien séparées. Certaines correspondent à des
périodes de construction dense. D’autres traduisent des
remaniements ou des abandons temporaires. Ce type de fouille
urbaine exige une lecture fine des sols. Un simple changement de
texture peut signaler un nouvel aménagement. Une tranchée étroite
peut indiquer l’implantation d’un mur disparu. Le terrain
fonctionne comme une archive matérielle. Il ne livre rien sans
méthode.

Ici, la succession des niveaux offre un fil conducteur continu.
Elle relie l’Argentoratum romain, la ville médiévale des
corporations et la Strasbourg moderne. Cette continuité constitue
la véritable richesse scientifique du site.

Aux origines : les canabae du camp d’Argentoratum

Les niveaux les plus anciens renvoient donc aux IIe et IIIe
siècles de notre ère. Ils se rattachent aux canabae legionis, le
quartier civil développé autour du camp militaire d’Argentoratum.
Il s’agissait du faubourg civil du camp romain, installé à
proximité de la légion.

Ces canabae accueillaient commerçants, artisans, familles et
dépendants des soldats. Elles ne formaient pas un simple marché
improvisé. Elles constituaient un espace structuré, lié aux besoins
d’une garnison permanente. La présence de la Legio VIII Augusta à
Argentoratum a durablement façonné le tissu urbain.

Sur le site, les archéologues ont identifié au moins deux
structures semi-souterraines. Elles sont interprétées comme des
caves ou celliers. Leur creusement dans le sol assurait une
température stable, un impératif pour la conservation des denrées.
Les vestiges incluent des fragments de tegulae et d’imbrices, ces
tuiles romaines plates et courbes. On a également retrouvé du
torchis et des éléments de peintures murales. Ces indices suggèrent
des bâtiments construits en matériaux mixtes. Ils associaient
maçonnerie et élévations légères.

Ces découvertes confirment l’existence d’un quartier civil
structuré, nuançant l’image d’un espace périphérique secondaire.
Les habitants investissaient dans des constructions relativement
élaborées. Les archéologues n’ont pas mis au jour un monument
spectaculaire. Ils ont plutôt documenté des espaces de vie. Ces
caves et ces matériaux racontent l’économie quotidienne. Ils
montrent comment un camp militaire génère un environnement civil
durable. Ce quartier constituera l’un des noyaux de la future
ville. Il témoigne d’un ancrage romain profond dans l’histoire de
Strasbourg.

Le Moyen Âge : corporations, pouvoir et sociabilité

Au-dessus des niveaux antiques, la stratigraphie révèle un
tournant médiéval. À partir de la fin du XIIe siècle, la densité
des constructions augmente nettement. Les murs maçonnés
apparaissent plus massifs. Les matériaux évoluent. Ainsi, les
archéologues ont mis au jour des maçonneries en briques orangées.
Elles s’inscrivent dans un contexte d’expansion urbaine. Strasbourg
devient alors une ville marchande dynamique, insérée dans les
réseaux rhénans.

L’une des découvertes majeures concerne les annexes du poêle des
Drapiers. Le terme « poêle » désigne le siège d’une corporation. Il
servait de lieu de réunion, fêtes et activités corporatives. Cette
fonction dépasse le simple cadre professionnel. Les corporations
réglaient la production, contrôlaient l’accès au métier et
structuraient la vie civique. Le bâtiment incarne un pouvoir
économique organisé.

Les fouilleurs ont également identifié un four daté du XIVe
siècle. Sa présence atteste d’activités artisanales ou culinaires
pour nourrir la guilde. Les vastes latrines voûtées constituent un
autre élément remarquable. Leur dimension suggère un usage
collectif : 3,15 mètres de long, 2,50 mètres de large et une
hauteur de 5,08 mètres. La structure a fait l’objet d’une fouille
complexe par paliers et d’un relevé photogrammétrique par phase,
permettant de restituer l’ensemble de la maçonnerie en 3D.

© Clémentine Barbau,
Inrap

Vue de la
partie supérieure des latrines en maçonnerie et de la voûte en
berceau.

Ces latrines ont livré des céramiques et des ossements animaux.
Ces restes offrent des informations précieuses sur l’alimentation
et la consommation. Ils éclairent le quotidien des élites
marchandes. Ici, l’archéologie ne se limite pas aux murs. Elle
révèle des pratiques sociales concrètes et rend tangible la vie
d’une communauté urbaine structurée. Elle montre comment un
quartier s’organise autour d’institutions puissantes.

Révolutions, reconversions et mémoire
matérielle

La période moderne transforme profondément le site. En 1791, la
Révolution française supprime les corporations. Cette décision
bouleverse l’organisation urbaine. Les bâtiments changent de
fonction. Arkeonews indique que le
lieu a successivement accueilli un théâtre, une synagogue, un
cinéma, une brasserie, un club de gymnastique et des logements.
Cette diversité d’usages illustre l’adaptation permanente du
bâti.

© Clémentine Barbau,
Inrap

Carreau
de poêle en céramique.

Chaque réaffectation implique des travaux. On ouvre des salles,
on cloisonne, on renforce des planchers. Les archéologues observent
ces modifications dans les couches supérieures. Les transformations
laissent des traces matérielles nettes.

La démolition des dernières structures en 2023 a rendu possible
l’exploration complète du terrain. Sans cette étape, les niveaux
anciens seraient restés inaccessibles. L’archéologie préventive
intervient ainsi au moment charnière entre destruction et
reconstruction.

Le site devient un témoin de la mémoire urbaine. Il montre
comment un même espace s’adapte aux besoins culturels, religieux ou
économiques. Il rappelle que la ville ne se renouvelle jamais sur
un sol vierge. Cette continuité urbaine sur 2000 ans oblige à
penser la ville sur le temps long. Elle révèle une capacité
d’adaptation constante. À travers ce terrain, Strasbourg apparaît
comme un organisme vivant. Elle conserve les traces de ses
mutations successives. Elle inscrit ses ruptures dans la matière
même du sol.