Blow-Up, d’Antonioni, vous vous souvenez ? Mais si : nous sommes à Londres, en 1966, et un photographe de mode saisit sans y penser quelques clichés d’un couple amoureux dans un parc. En les agrandissant, il se rend compte que quelque chose cloche dans le fond. Ce qu’il a photographié, c’est un crime. Figurez-vous qu’avec les photographies de Martin Parr, c’est un peu la même chose. Il y a tant de drôlerie, de tendresse et d’énergie colorée dans sa comédie humaine : tous ces gens à la plage, au supermarché, jouant avec leurs téléphones ou mettant de l’essence dans leurs bagnoles, que cherchent-ils au fond sinon à être heureux, ensemble, parmi les choses ? Ils sont innocents. Seulement voilà : « Je vois maintenant que presque toutes les images que j’ai prises et produites sont indirectement liées au changement climatique » écrivait Martin Parr en 2009. Il fut donc le photographe de cet apocalypse joyeuse qui nous tient lieu de post-modernité. Ce qu’il a documenté n’était pas seulement la fin de la classe ouvrière ou l’hyper-tourisme, mais l’album-photo de nos inconséquences. Tout était là, sous nos yeux, et l’on ne regardait pas.
Martin Parr, Benidorm, Espagne, 1997 – Martin Parr / Magnum Photos
Martin Parr est mort le 6 décembre 2025 à Bristol, et n’aura pas vu la grande exposition rétrospective qui ouvrait le mois suivant au Musée du jeu de Paume à Paris. Apocalypse veut dire révélation, qui est aussi un terme de photographie. Et agrandissement, blow-up, vaut aussi pour la conscience collective, sans dédain ni remord, mais avec ce ton joyeux des vrais moralistes. Allons-y voir, avec :
- Quentin Bajac, conservateur, historien de la photographie et directeur du musée du Jeu de Paume à Paris où se tient jusqu’au 24 mai l’exposition Martin Parr – Global Warning dont il est le commissaire et l’éditeur du catalogue. Il a également signé livre d’entretien avec Martin Parr, Le mélange des genres, paru chez Textuel.
- Rémy Knafou, géographe, professeur émérite à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, spécialiste du tourisme depuis sa thèse sur les stations de sport d’hiver des Alpes françaises. Il fait paraître le 20 mars Hypertourisme. Le tourisme à l’épreuve de sa démesure aux éditions du Faubourg, en partenariat avec la Fondation Jean Jaurès.
En fin d’émission, nos invités sont rejoints par le dramaturge et metteur en scène Mohamed El Khatib, qui nous livre le temps d’un coup de fil son regard sur l’œuvre de Martin Parr et nous dit la façon dont elle travaille son théâtre.
Martin Parr, Dorset, Angleterre, 2022 – Martin Parr / Magnum Photos
Martin Parr, Mumbai, Inde, 2018 – Martin Parr / Magnum Photos La Carte Postale de Mathieu Potte-Bonneville : En transit
En écho à l’exposition « Martin Parr – Global Warning » au Jeu de Paume à Paris et à la question du surtourisme, le philosophe Mathieu Potte-Bonneville, directeur du département Culture et création du Centre Pompidou, se demande si, dans nos façons de voyager avec nos boîtes à images nous n’occupons pas désormais la place du passager. Extrait :
« J’ai mis du temps à retrouver cette photographie : prise en 2015 lors d’un séjour en Thaïlande, elle ne figurait pas dans la mémoire de mon téléphone, ni dans la galerie de photos archivée automatiquement par iCloud ; me rappelant toutefois que j’avais auparavant recours au système d’archivage proposé par Google, j’ai enfin pu mettre la main dessus – elle était tout à fait comme dans mon souvenir. S’y font face, sous les poutres basses du grand palais de Bangkok, un groupe de visiteurs étrangers et leur guide local, qui les uns et les autres lèvent assez haut les bras : le guide, pour tenir au-dessus de sa tête de telle façon qu’elle ne soit pas cachée aux personnes de derrière, une tablette numérique où s’affiche j’imagine quelque document historique, peut-être le plan initial de cette aile du palais qu’une rénovation aura réaménagée. Face à lui, les visiteuses et visiteurs ont également les bras levés, tendus de telle façon que l’objectif de leurs smartphones puisse faire face à l’écran de la tablette de leur guide. À l’expression de leurs regards levés, on perçoit que les anime avant tout le souci de veiller à ce l’enregistrement s’effectue dans de bonnes conditions ; sur leur visage se lit cette tension que nous avons appris à reconnaître lorsque nous-mêmes effectuons avec ces machines une opération délicate. Personne bien sûr ne contemple le bâtiment, mais personne non plus ne s’observe soi-même, l’ambiance n’est pas aux selfies : règne plutôt sur cette scène une atmosphère de supervision inquiète, une vigilance collective à faire en sorte que l’information figurant sur l’appareil brandi par le guide puisse transiter vers les appareils brandis par son public. […] En réalité, ce qui m’avait frappé, c’est cette façon dont les voyageurs et leur guide s’étaient rendus à cet endroit pour aménager la convergence de leurs machines, comme si chacun se faisait le chaperon d’un appareil électronique, ne ménageant ni soin ni efforts pour l’amener jusqu’au lieu où celui-ci pourrait attester de la présence de l’autre machine lui faisant face… » Mathieu Potte-Bonneville
Photographie prise en 2015 lors d’un séjour en Thaïlande – Mathieu Potte-Bonneville Les références de l’émission
L’exposition « Martin Parr – Global Warning » est à découvrir au musée du Jeu de Paume à Paris jusqu’au 24 mai 2026. Commissaires : Quentin Bajac, avec la collaboration de Martin Parr et de Clémentine de la Féronnière. L’exposition s’accompagne d’un catalogue paru chez Phaidon le 29 janvier 2026.
Bibliographie sélective :
- Martin Parr, The Last Resort, André Frères Éditions, 2021.
- Martin Parr, Small World, Dewi Lewis Publishing, 2024
- Quentin Bajac, La photographie, du daguerréotype au numérique, Gallimard, Paris, coll. « Découvertes Gallimard Hors série », 2010.
- Quentin Bajac et Martin Parr, Le Mélange des genres, Textuel, 2010.
- Quentin Bajac, Regards : Un siècle de photographie, de Brassaï à Martin Parr, Gallimard, 2024.
- Rémy Knafou, « Scènes de plage dans la peinture hollandaise du XVIIe siècle : l’entrée de la plage dans l’espace des citadins ». In: Mappemonde 58, 2000/2. pp. 1-5.
- Rémy Knafou, Réinventer (vraiment) le tourisme. En finir avec les hypocrisies du tourisme durable, éditions du faubourg, 2023.
- Rémy Knafou, Hypertourisme – Le tourisme à l’épreuve de sa démesure, éditions du faubourg, 2026.
- Sandra S. Phillips (trad. de l’anglais par Elisabeth Luc), Martin Parr, Paris, Phaidon, 2015
Musiques et archives diffusées pendant l’émission :
- Extrait du documentaire « I am Martin Parr » de Lee Shulman, 2022
- Extrait du film « Les souvenirs » de Jean-Paul Rouve (2015)
- Extrait du reportage « L’Everest poubelle du toit du monde », FR3, 1995
- « Martin Parr » par Vincent Delerme, 2008
- Martin Parr, Rencontres internationales de la photo d’Arles, FR2, 1992
- « Barbaric » de Blur 2023
- Générique de fin sur « Vamos a la playa » par Righeira, 1983