Quarante ans après, Gilbert Mitterrand en a encore la voix qui tremble. Il se rappelle ces moments où Danielle était en mission à l’étranger et qu’il avait si peur pour elle, il revit ces moments où il écoutait fébrile, dans sa voiture, à la radio le journal de France Info. « Passé le premier titre du journal, je respirais, je me disais : ça va, il ne lui est rien arrivé ».
Il se rappelle aussi ce 7 juillet 1992 où elle échappe de justesse à un attentat à la voiture piégée alors qu’elle se trouve dans le nord du Kurdistan irakien. En compagnie de Bernard Kouchner, Danielle se rend à Halabja, ville martyre kurde d’Irak. L’explosion fait sept morts, et une vingtaine de blessés dont un enfant. La voiture la plus touchée a été projetée à… 150 mètres. Par chance, saisi d’un mauvais pressentiment, un des participants au voyage l’avait fait changer de voiture un quart d’heure avant l’explosion. À l’hôpital, au chevet des victimes, Danielle pleure. « Elle s’en voulait, explique Gilbert. » Mais à la sortie, devant les caméras, elle redresse la tête et exprime sa volonté de ne pas se laisser intimider.
La « révolte intérieure » de Danielle Mitterrand
Depuis qu’elle a découvert le génocide perpétré par les Irakiens contre le peuple kurde, la reconstruction de cette région ravagée est devenue sa priorité. On le sait peu, mais des écoles portant le nom de Danielle Mitterrand ont poussé un peu partout au Kurdistan et des petites filles sont encore aujourd’hui baptisées de son prénom si français.
Durant les deux mandats de François Mitterrand et au nom de sa « révolte intérieure », Danielle monte constamment au créneau : au Chiapas, elle rencontre le sous-commandant Marcos, au Maroc, elle soutient le front Polisario opposé au roi Hassan II, elle cultive avec le dalaï-lama une amitié qui insupporte Pékin, claque la bise à Fidel Castro qu’elle fait recevoir en grande pompe à l’Élysée… Et quand Nelson Mandela vient à Paris en 1990 après 27 ans de détention dans les geôles sud-africaines, la première personne qu’il souhaite rencontrer est Danielle Mitterrand, cette première dame « anti ». Anti-apartheid, anticolonialiste, antilibéraliste, antipeine de mort… Une posture totalement inédite et très critiquée alors pour une épouse de Président.
On lui reproche d’être entêtée, naïve parfois, on lui reproche d’aller à l’encontre de la raison d’État et de compliquer l’action diplomatique. « On » mais pas François… Il la défend bec et ongles et de l’aveu de leur fils Gilbert, lui demande même d’aller sur le terrain vérifier ce que les diplomates lui racontent. « Il ne supportait pas qu’on émette la moindre critique sur elle, en sa présence » écrit Jean Glavany. « Il y avait une grande complicité entre nous et ça, personne ne me l’enlèvera » affirmait Danielle. Insoumise. Sûre d’elle.
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« Elle était engagée mais pas enragée »
De leur amour et de leur « compagnonnage ». « Entre mes parents, le lien a toujours été là. C’était un lien insécable. » Gilbert Mitterrand insiste sur ce mot : insécable, qui signifie qui ne peut pas être coupé. « Un pacte vraiment fort, solide » nous confie Françoise Lafargue, belle-fille de Danielle Mitterrand, ex-femme de Gilbert. « C’était un couple attachant ». « Elle était engagée mais pas enragée » nuance Gilbert Mitterrand, qui s’inscrit en faux contre le portrait d’une pasionaria exaltée que certains font de sa mère : « Elle avait un ton très posé, très déterminé, elle disait d’ailleurs que l’autorité ne se mesurait pas aux décibels. Bien au contraire, rappelait-elle, quand on a une petite voix, les autres se taisent ».

Danielle et sa belle-fille Françoise en voyage en Afrique du Sud.
© DR
Quand il retrace les dernières années combattantes, insistantes de sa mère, Gilbert Mitterrand se rappelle aussi ce moment où après une opération du cœur, elle est repartie vaillante en mission sur le continent sud-américain : 8 h d’avion, et 10 h de piste à plus de 80 ans pour être reçue dans des villages où on dort dans des hamacs… se souvient-il. « On s’inquiétait, elle nous répondait : s’il m’arrive de décéder là-bas, je mourrai heureuse ». En 2009 encore, elle fait un dernier voyage à Conceição do Araguaia au Brésil avec sa belle-fille Françoise pour soutenir un projet concernant les peuples amérindiens de cette région (voir photo). À son cou, un pendentif ne la quitte pas : il représente un chêne – pour la force – et un olivier – pour la paix – entrelacés, un emblème imaginé par François et qu’il lui a offert. Le chêne et l’olivier sont aujourd’hui l’emblème de sa fondation.
Quarante ans après sa création, la Fondation France Libertés Danielle Mitterrand multiplie encore les combats. L’infatigable Gilbert Mitterrand, qui la préside, énumère ses actions : lutte pour faire reconnaître le droit à l’eau comme droit humain, lutte contre la biopiraterie (l’accaparement par les industries pharmaceutiques occidentales de la biodiversité et des savoirs traditionnels), lutte contre le racisme et pour les droits humains…
À l’étranger, au Kurdistan ou en Afrique du Sud, on se souvient aujourd’hui d’elle comme de Danielle Mitterrand. Pas comme la femme d’un président de la République. Une fierté.