Inspirée du film de Jacques Audiard, la création originale Canal+ est un récit puissant qui trouve sa propre voie en série.
Du film à la série, le jeu des comparaisons semble inévitable. Un prophète, le long-métrage de Jacques Audiard sorti en 2009, qui révéla un Tahar Rahim habité, est unanimement considéré comme un chef-d’œuvre. Porté par une mise en scène virtuose et la prestation de Niels Arestrup, ce récit du parcours initiatique d’un jeune prisonnier, récompensé par de nombreux prix, succès critique et public, est encore dans toutes les mémoires.
Le héros est désormais un jeune Comorien, Malik, orphelin naïf, incarcéré à Marseille pour avoir joué les mules (Mamadou Sidibé, impressionnant dans son premier rôle). Sami Bouajila incarne, lui, Massoud, un promoteur immobilier, élégant, d’un abord posé mais capable d’éclats de rages terrifiants, qui fraie avec des politiciens véreux et se retrouve aux Baumettes. Tous deux vont faire une alliance forcée dans ce huis clos carcéral. « Je n’avais pas envie d’être à Paris, confie Abdel Raouf Dafri, coscénariste du film et de la série. Marseille est symbolique, avec une population très mélangée. Et la criminalité a changé, la mafia corse ne tient plus la ville. Nous sommes désormais dans les règles du capitalisme, avec une porosité plus grande entre le monde politique, celui des affaires et du crime. » « Quand tu ne peux pas tuer quelqu’un, tu l’achètes », lance ainsi Massoud à propos de Malik…
« Nous restons sur la vulnérabilité du personnage principal. Le cœur du sujet n’est pas la prison, qui est une métaphore, mais l’apprentissage »
Nicolas Peufaillit, coscénariste d’Un prophète
« Nous restons sur la vulnérabilité du personnage principal. Le cœur du sujet n’est pas la prison, qui est une métaphore, mais l’apprentissage, l’émancipation, comment on s’affranchit d’un système de domination », analyse Nicolas Peufaillit, coscénariste lui aussi des deux Prophète. « Nous nous rejoignons, avec Malik, sur la sensibilité, l’instinct, confirme Mamadou Sidibé. Il m’a permis à un moment de ma vie où j’étais moi aussi très fragilisé, car mon premier rêve, une carrière de footballeur, était mort, d’accepter cette vulnérabilité et de comprendre qu’elle rend fort. »
Le destin du jeune homme semblait tout tracé. Mais, sous protection du responsable de la bibliothèque de la prison, un bon Samaritain surtout en quête de rédemption, Malik apprend à lire, à écrire, à réfléchir aussi. En voix off, des extraits de ses lectures (L’Étranger, Le Père Goriot, Le Comte de Monte Cristo…) donnent du sens à ses choix, à ses actes avec une dimension quasi philosophique. « Seule ma condition d’homme mortel peut m’arrêter dans le chemin où je marche, et avant que je n’aie atteint le but auquel je tends : tout le reste, je l’ai calculé », dit le héros de Dumas. Attentif, taiseux, opaque, Malik sait faire profil bas pour mieux, in fine, surprendre ses adversaires et tracer sa voie. Pas celle qu’il souhaitait certes mais sans doute la seule possible.
« Nous étions attachés à des dialogues adaptés au statut social des personnages, mais avec une grande tenue »
Marco Cherqui, coproducteur
« Nous étions attachés à des dialogues adaptés au statut social des personnages, mais avec une grande tenue, souligne Marco Cherqui, coproducteur du long-métrage et de la création originale Canal+. Il y a du respect pour eux, même si nous ne développons aucune fascination pour le crime, la violence. Nous voulions les regarder autrement. Nous nous attachons à les comprendre : pas les justifier mais, dans une forme d’introspection, toucher à l’âme humaine. » De nombreux personnages gravitent autour des deux protagonistes – la femme de Massoud (Naïlia Harzoune), son frère, son cousin, un imam et sa fille proches de Malik, des dealers caïds… – ajoutant une vraie dimension romanesque, une tension accrue. De nombreux fantômes également. Car la fiction est empreinte d’un onirisme qui fait lui aussi sens.