Durant les froides soirées d’hiver, dans les cafés ou sur les marchés de Noël allemands, il n’est pas rare de voir proposé à la carte un Lumumba. La boisson est principalement composée de chocolat chaud, auquel est ajoutée une lichette de rhum, ou parfois de brandy, et par-dessus un lit de chantilly. Derrière son aspect réconfortant se cache au fond de la tasse une histoire sombre. Le breuvage tire son nom d’une figure majeure de la lutte anticoloniale africaine, Patrice Lumumba, premier Premier ministre de la République démocratique du Congo. Il est assassiné en 1961 à l’âge de 35 ans, quatre mois après le premier coup d’État de Mobutu.
Comment le nom de cet homme politique, tué dans un contexte trouble, a-t-il pu devenir celui d’une boisson adorée en Allemagne, en Autriche, au Danemark ou encore aux Pays-Bas ?
Des interprétations diverses
Pour beaucoup de nos voisins de l’Est, le Lumumba est une madeleine de Proust, un plaisir nostalgique. Mais depuis quelques années, son appellation est remise en question. En 2023, Annalena Schmidt, une ancienne élue écologiste allemande, a qualifié son utilisation de « raciste » et a déclenché une vaste polémique. « Mon intention n’était pas de faire honte à ceux qui utilisent ce terme par habitude, mais de sensibiliser le public à la figure historique qui se cache derrière ce nom et à la raison pour laquelle il peut être perçu comme irrespectueux », explique-t-elle à la BBC, jeudi 26 février.
« C’est une tradition inoffensive, vieille de plusieurs décennies. Pour beaucoup d’Allemands, il fait tout simplement partie intégrante de l’expérience des marchés de Noël », lui rétorque avec agacement le propriétaire d’un stand où se vend ce cocktail.
Ses origines exactes demeurent floues. Le Lumumba apparaît au début des années 1960, au moment même où Patrice Lumumba est assassiné. À cette époque de guerre froide, il est souvent décrit dans l’Allemagne de l’Ouest comme une menace politique plutôt que comme un héros de l’indépendance. Une image négative confirmée par l’historien Julien Bobineau : « Lumumba n’était pas vu comme un combattant de la liberté, mais comme un ennemi des valeurs occidentales ».
Certains voient dans ce nom un jeu de mots macabre, reliant ce « shot » à sa mort violente, d’autres un héritage des clichés coloniaux associant le cacao à une peau foncée et d’autres encore un hommage originaire des milieux de gauche.
« On n’aurait jamais appelé une boisson Hitler »
Pour une partie des personnes afro-allemandes ou issues de la diaspora congolaise, la boisson prête à débat. « J’ai grandi en sachant qui était Patrice Lumumba, une personne dont mes parents étaient très fiers. Voir son nom associé à une boisson alcoolisée m’a bouleversée. En sachant comment il a été assassiné, et ce qu’ils ont fait de son corps, je suis restée sous le choc », confie Justice Mvemba, née en République démocratique du Congo et élevée en Allemagne.
Simon Mputu Ngimbi, président de la Société germano-congolaise, ne voit pas lui le Lumumba d’un mauvais œil. « Cela permet de découvrir la personne qui se cache derrière ce nom. C’est une opportunité de parler de notre histoire, d’expliquer qui était Lumumba », estime-t-il. « Un terme peut être raciste même s’il est utilisé de façon ludique », insiste de son côté Annalena Schmidt. Et Justice Mvemba ajoute « qu’on n’aurait jamais appelé une boisson appelée Hitler ». Pour elle, « Lumumba mérite le même respect ».
Face à la controverse, les autorités locales privilégient la pédagogie plutôt que l’interdiction. Quelques villes recommandent de renommer la boisson tandis que les opposants à cette mesure crient à la « cancel culture ».