La colère gronde dans les 15e et 16e arrondissements de Marseille. Une colère sourde, contenue, presque résignée. Non pas que les habitants ne s’intéressent pas à la politique, loin de là. Ce mardi matin, sur les parkings du Grand Littoral, pas une seule personne n’était pas intéressée par les élections municipales. Au contraire. Des inquiétudes, des revendications et des propositions, les passants en avaient plein le chariot.
La Provence mobile a fait escale au centre commercial Grand Littoral où les habitants se sentent isolés. / PHOTO David ROSSI
De là à dire qu’ils en ont gros sur la patate il n’y a qu’un pas, que Marc n’a pas hésité à franchir : « Ne me dites pas que vous y croyez encore ? », interroge le retraité, avant de se lancer dans un inventaire à la Prévert des choses à améliorer dans son quartier. Dans le désordre : « Les transports, les infrastructures pour les jeunes, la propreté, la sécurité… Le soir, il n’y a plus personne dans les rues… On voit des pistes cyclables coupées en deux, avec jamais un vélo dessus. Je ne comprends plus les décisions qui sont prises. J’ai deux filles qui sont grandes aujourd’hui, j’ai tout fait pour les faire partir. »
Une vie « loin des clichés »
À deux pas de la Castellane, loin des visites ministérielles et des grands discours, au quotidien, les espoirs qui traversent les Marseillais du nord ne viennent pas des belles intentions politiciennes. « Les promesses n’engagent que ceux qui les croient », cite Michel.
Ce qu’il aime dans son environnement, c’est avant tout la façon dont les gens savent vivre ensemble : « Ici il y a de la solidarité, on s’entraide, on se parle. Même si les différentes communautés communiquent moins qu’avant entre elles, on se dit bonjour, on se donne des coups de main. Il y a une vie dans la ville dont personne ne parle jamais, bien loin des clichés et des reportages à la télévision. »
Linda aussi aime ce coin de Marseille pour sa « convivialité » et son côté cosmopolite, mais elle se sent isolée. Quand elle se lance dans la liste des choses à améliorer, elle, qui n’avait pas trop envie de parler, n’arrive plus à s’arrêter. « Des immeubles avec des cafards, des rats partout, rue de Lyon. La drogue qui tue, un manque de culture, d’animations… Les enfants ne peuvent même plus jouer dans les parcs. » Elle aussi s’inquiète pour l’avenir et demande plus de structures socioculturelles « pour donner aux jeunes d’autres modèles que les motos et les habits de marque ». Elle finit en parlant de son fils : « Il a 9 ans et il me dit qu’il veut faire comme les grands. »
Mona et Priscillia, deux jeunes femmes qui travaillent dans des écoles, font le même constat sur l’enclavement. « Certains quartiers sont mal desservis. Pour aller vers le centre ça va, mais si on veut par exemple faire Saint-André – Les Aygalades ça devient compliqué, il faut partir vers Gèze pour revenir. » Soit 50 minutes de trajet pour faire 5 kilomètres… « On est loin de tout », confirme Sonia. « On se sent oubliés en matière de transports publics mais aussi en matière d’aménagements urbains. Je ne compte plus les logements insalubres dans le secteur. Heureusement que la ville de Marseille est agréable parce que si on devait rester ici… »
« Je n’y crois plus »
Ce sentiment d’abandon largement partagé poussera-t-il les habitants à bouder les urnes ? « Non », rétorque Ahmed. « Je ferai mon devoir même si je ne sais pas encore pour qui voter. »
« Je n’y crois plus », lui rétorque Marc. « Là c’est le moment où il faut mettre le petit papier, donc c’est Noël. On voit des travaux, on a des promesses tous les jours… Ensuite il y en a un qui va sortir de la marmite et ce sera comme d’habitude. C’est toujours le même système, on ne sortira jamais de là. »
Déjà en 2020 (année Covid), au second tour, la lassitude et la crise de confiance avaient fait des dégâts dans les urnes. L’abstention avait passé la barre des 71% dans ce huitième secteur, contre 64% à l’échelle de la ville et 58% en France. Six ans plus tôt, le taux de participation était déjà plus faible de 5 points par rapport à l’ensemble de la cité phocéenne. Les résultats des 15 et 22 mars prochains permettront d’évaluer si la tendance s’inverse ou si le fossé se creuse.
