Le musée normand situé dans un ancien couvent se penche sur la représentation des modèles « Vu[e]s de dos ». Watteau, Goya, Toulouse-Lautrec, Rodin, Dufy, de grands noms sur les cimaises pour explorer un territoire rarement mis en lumière.

Si sur les tableaux vous aimez regarder le modèle yeux dans les yeux, tournez les talons. Cette exposition n’est pas pour vous. En revanche, si vous goûtez le pouvoir de séduction de la nuque et la sensualité d’une chute de reins, ne boudez pas votre plaisir. Jusqu’au 31 mai, le musée des Franciscaines de Deauville mise sur la face B de notre anatomie, avec une exposition intitulée Vu[e]s de dos. Une figure sans portrait. Une centaine d’œuvres est réunie, essentiellement des peintures et des photographies, et une unique sculpture, La Terre d’Auguste Rodin.

Annie Madet-Vache dirige ce lieu d’exploration artistique aménagé dans un ancien couvent du XIXe siècle. Il abrite un musée, une médiathèque, une salle de spectacle et a déjà accueilli près d’un million de visiteurs depuis son ouverture en 2021. Commissaire de l’exposition, la directrice assure que « jamais encore la représentation de la figure vue de dos n’avait fait l’objet d’une étude aussi approfondie ». Côté scénographie, elle a choisi une présentation chronologique des œuvres, du Moyen-Âge à nos jours, agrémentée de quelques îlots thématiques (les figures mythologiques comme les Trois Grâces, les études académiques du dos, l’usage du miroir…).

Annie Madet-Vache, directrice du musée des Franciscaines de Deauville et commissaire de l'exposition "Vu[e]s de dos. Une figure sans portrait", vue de dos et de face. (VALERIE GAGET FRANCEINFO CULTURE)

Annie Madet-Vache, directrice du musée des Franciscaines de Deauville et commissaire de l’exposition « Vu[e]s de dos. Une figure sans portrait », vue de dos et de face. (VALERIE GAGET FRANCEINFO CULTURE)

Avant le XVe siècle, les tableaux ayant le dos pour sujet principal étaient pratiquement inexistants. Ils apparaissent au moment de la Renaissance et du maniérisme. Le concert, un tableau venu du Louvre attribué au maître de Flore ouvre le parcours. Daté de la fin du XVIe siècle, il représente des femmes entourées de musiciens et d’enfants. Au premier plan, une jeune fille de dos, dans une position incongrue qui permet d’admirer son visage. « Je vous mets au défi de reproduire son attitude, même si vous faites du yoga tous les matins », sourit la commissaire. Comme si l’artiste n’avait pu se résoudre à peindre un dos non identifiable, préférant par une contorsion ménager la chèvre et le chou.

Messe de saint Grégoire est une huile peinte sur bois par un anonyme vers 1500. Ce tableau, doré comme une icône, prêté par le musée de Paray-le-Monial, montre cinq religieux de dos agenouillés face au Christ. « Il est bien évident qu’on ne peut représenter le Christ de dos, analyse l’experte. Pour qu’il fasse face à la scène, les officiants sont représentés dos au public ». Là encore, les visages restent reconnaissables. Il existe de nombreuses représentations de ce type, apparues dès l’époque médiévale partout en Europe. « C’est l’exception qui confirme la règle », souligne Annie Madet-Vache.

Anonyme, Messe de saint Grégoire, vers 1500-1510, huile sur bois, Paray-le-Monial, musée du Hiéron. (SANDRINE BOYER ENGEL)

Anonyme, Messe de saint Grégoire, vers 1500-1510, huile sur bois, Paray-le-Monial, musée du Hiéron. (SANDRINE BOYER ENGEL)

Au tournant du XVIe et du XVIIe siècle, le dos devient un sujet à part entière avec l’apparition de la scène de genre. « Il prend son essor avec ces images du quotidien qui fleurissent dans la bourgeoise protestante des Provinces Unies, les Pays-Bas d’aujourd’hui, explique la commissaire. Des représentations toutes simples d’un intérieur, d’un concert, d’une promenade. Plus besoin d’identifier le protagoniste, la personne est une sorte d’incarnation sociale ». Elle désigne un petit tableau de Pieter Codde daté de 1650. Le peintre d’Amsterdam a représenté une femme de dos, vêtue de noir, tenant une lettre à la main. « Ce dos porte une série de sentiments, observe Annie Madet-Vache. On voit que cette lettre n’est pas une bonne nouvelle à la manière dont ses épaules ploient. On sent la douleur ». L’art de la suggestion par le revers, vecteur silencieux d’une émotion.

D’autres thèmes émergent à cette époque, notamment celui des cavaliers. Des hommes sont désormais représentés de dos chevauchant leur monture. À l’orée du XVIIIe siècle, Antoine Watteau excelle lui aussi dans l’art du verso. « Nous présentons l’un de ses magnifiques tableaux, se réjouit Annie Madet-Vache, Watteau étant celui qui incarne le mieux la représentation de cette thématique dans la peinture française ».

Autre toile remarquable, celle d’Henri-Félix-Emmanuel Philippoteaux, en1839. Il montre six hommes, tous de dos, en habit rouge, admirant un jet d’eau. Seul un chien à leurs pieds nous fait face. Selon la commissaire, cette toile est le premier « portrait de dos » de l’exposition. « Même sans voir leurs visages, les contemporains reconnaissaient ces personnes, les gentilshommes du duc d’Orléans, décrypte-t-elle. On a tous fait cette expérience. Quand on connaît quelqu’un, on l’identifie, même de dos ».

Henri-Félix-Emmanuel PHILIPPOTEAUX,

Henri-Félix-Emmanuel PHILIPPOTEAUX, « Les Gentilshommes du duc d’Orléans dans l’habit de Saint-Cloud », 1839, huile sur toile, Paris, musée Nissim de Camondo, legs du comte Moise de Camondo, 1936 (LES ARTS DÉCORATIFS/JEAN THOLANCE)

Âge d’or du dos, le XIXe siècle, voit fleurir de nouveaux sujets comme celui des maisons closes. Les Créatures, encre et gouache de Constantin Guys et Les péripatéticiennes, œuvre de Kees Van Dongen, un habitué de Deauville, en témoignent. Les femmes perdent la face dans des scènes de toilette et d’intérieur. Prêté par le musée d’Orsay, un célèbre tableau de Félix Vallotton montre son épouse, dans une longue chemise bleue, devant les portes d’une armoire où de petits tableaux sont rangés. Peut-être les toiles de Monsieur ? Un tapis et deux cadres ornent la pièce. Le mariage réussi du portrait de dos et du paysage.

Une section thématique consacrée à l’utilisation des miroirs apporte une nouvelle dimension à ces scènes d’intérieur. Par le jeu des reflets, le spectateur a une vision recto-verso du modèle. On y trouve trois tableaux superbes, La Houppe d’Étienne Tournès, Jeune Femme devant sa coiffeuse de Maurice Joron (vers 1925), Femme au miroir d’André Hambourg (1932) et un quatrième, plus intriguant, Un bar aux Folies Bergère d’Edouard Manet.

Un homme, vu de dos, installe le cartel du tableau de Paul Antin,

Un homme, vu de dos, installe le cartel du tableau de Paul Antin, « Mineur de dos » (vers 1903). (VALERIE GAGET FRANCEINFO CULTURE)

Au XIXe siècle, les peintres vont mettre en scène une nouvelle catégorie sociale : la classe ouvrière. Pour illustrer la pénibilité du labeur, le dos des travailleurs devient un motif récurrent. De multiples artistes représentent les lavandières, les repasseuses, les paysans dans les champs, épaules courbées sous le poids de leur charge. Le Mineur de dos de Paul Antin fait figure d’exception selon la commissaire. « Il n’est pas voûté, il y a un dynamisme dans le mouvement. L’artiste lui conserve toute sa dignité. C’est une peinture politique valorisant cette classe sociale qui permet la transformation et l’industrialisation du pays ».

Dans le courant du XXe siècle, le dos deviendra une façon de représenter la contestation chez certains artistes. D’autres, à l’inverse, s’en serviront pour symboliser la réussite sociale, peignant des élégantes aux épaules dénudées dans de belles robes longues, des demoiselles au piano et des leçons de danse virevoltantes dans l’aristocratie.

Des créations plus contemporaines inspirées d’icônes de l’histoire de l’art sont aussi présentées. Dans After the Bather en 2008, le Japonais Koya Abe tatoue avec une imprimante à jet d’encre le dos de La Baigneuse Valpinçon d’Ingres. Bien avant lui, en 1924, le photographe surréaliste Man Ray avait déjà imaginé un Violon d’Ingres sur la chute de reins de Kiki de Montparnasse. Un portrait de Bettina Rheims (4 juillet II, Paris, 1991) dévoile le dos d’une inconnue photographiée dans une chambre d’hôtel. La pose rappelle de façon troublante les gestes de La femme se coiffant, le beau tableau d’Henry Caro-Delvaille placé à sa gauche [voir photo en tête de cet article]. « J’en ai parlé à Bettina Rheims qui m’a dit qu’elle n’avait jamais vu ce tableau. C’est quand même extraordinaire », s’étonne la directrice.

Dernier hommage en date, celui d’Elina Brotherus au Voyageur contemplant une mer de nuages de Caspar David Friedrich. L’artiste s’est photographiée de dos admirant un paysage de montagne. « J’aurais adoré pouvoir présenter un tableau de Friedrich dans l’exposition, regrette la commissaire qui n’a pu obtenir de prêt. Il a systématiquement utilisé les personnages de dos, de façon presque philosophique, pour repositionner l’être humain au milieu de la nature ».

Un mur de l'exposition "Vu[e]s de dos. Une figure sans portrait" aux Franciscaines de Deauville, du 28 février au 31 mai 2026 (SANDRINE BOYER ENGEL)

Un mur de l’exposition « Vu[e]s de dos. Une figure sans portrait » aux Franciscaines de Deauville, du 28 février au 31 mai 2026 (SANDRINE BOYER ENGEL)

Les figures de dos se font plus rares dans l’art du XXe siècle même si certains artistes réalisent encore des œuvres fortes. On pense par exemple à Gala nue regardant la mer de Salvador Dalí. Sa femme, de dos, est au centre d’un tableau qui se transforme en portrait d’Abraham Lincoln, de face, quand on observe la toile à distance. Au XXIe siècle, la force du dos refait surface, notamment dans la photographie. Trois portraits sans visages de combattants ukrainiens, signés Emeric Lhuisset, le prouvent en fin de parcours. « Nous espérons présenter un jour, à la fin du conflit, les portraits de face qu’il a aussi réalisées », avance la commissaire.

Sachez enfin que l’exposition abrite une toile aussi unique que mystérieuse, intitulée Ecce Homo. « C’est une pièce incroyable. Je n’ai jamais vu ce type d’œuvre auparavant, s’enthousiasme la directrice. Il s’agit d’une toile peinte recto verso représentant un Christ de douleur de dos et de face ». Le visage du Christ d’un côté, les traces de flagellation sur son dos ensanglanté de l’autre. Cette pièce du XVIIe siècle, vraisemblablement espagnole, a été restaurée pour les besoins de l’exposition. « On ne sait pas pourquoi cette toile représentant la même scène vue des deux côtés a été faite. Des petits trous montrent qu’elle a été tendue sur un châssis. Peut-être pour servir de bannière dans les processions ? », s’interrogel’experte. Elle espère que l’exposition fera émerger de nouvelles hypothèses. Si vous avez des idées, ce n’est pas le moment de faire volte-face.

Affiche de l'exposition "Vu[e]s de dos" avec le tableau de Camille Paul Guigou, "Lavandière", 1860. (GRAND PALAIS RMN MUSEE D'ORSAY)

Affiche de l’exposition « Vu[e]s de dos » avec le tableau de Camille Paul Guigou, « Lavandière », 1860. (GRAND PALAIS RMN MUSEE D’ORSAY)

« Vu[e]s de dos. Une figure sans portrait », du 28 février au 31 mai 2026, aux Franciscaines de Deauville, du mardi au dimanche de 10h30 à 18h30. Plein tarif 13€, 8€ pour les abonnés, tarif jeune et solidaire 5€.