Depuis deux ans, nous avions pris l’habitude de raconter les Pégases par le biais d’un compte-rendu qui essayait de montrer combien suivre cette cérémonie sur place, depuis la Cigale, pouvait s’avérer être un sacerdoce ; entre interventions soporifiques des représentants de l’État et des institutions pour débiter des platitudes, publicités lunaires et remises de prix (trop) souvent prévisibles malgré la présence régulière d’indépendants assez intéressants, l’équivalent des Césars pour le jeu vidéo ressemblait justement trop aux cérémonies usuelles. En 2026, c’était… plus lisse. Plus réussi, en quelque sorte, plus efficace, moins chaotique. Moins absurde aussi. Il n’y avait pas vraiment matière à découper la cérémonie en micro-vannes et observations.
Des Pégases qui ne volent pas haut, mais ne s’écrasent pas non plus
À mon sens, la principale différence entre l’édition 2025 et l’édition 2026 tient aussi à l’actualité. Pas que l’industrie se porte mieux. Mais les mouvements sociaux et les licenciements sont devenus la nouvelle normalité. Quelque part, on ne s’émeut plus de voir le sujet glissé sous le tapis à coups d’euphémismes (« tout n’est pas rose… ») et chacun accepte, (in)consciemment, que les studios présentés ou les développeurs récompensés pourraient fermer dans les prochains mois. Il y a tout de même quelques remarques à ce sujet, comme l’équipe d’Absolum qui encourage la syndicalisation ou l’équipe de Ravenswatch qui a tenu à remercier son éditeur Nacon, dans la tourmente ces dernières semaines. Mais tout le monde avait l’air plutôt d’accord sur la question, parfois dans une sorte de résignation qui dit : « bon, on est là, alors on prend ce qu’il y a à prendre et on file au buffet ensuite. » Et puis l’équipe de Caravan SandWitch n’était plus là pour dynamiter le consensus mou de la salle avec des speechs enflammés, donc bon.
Ainsi, les Pégases 2026 ont trouvé leur rythme, ni passionnants ni complètement lunaires, dans la moyenne des cérémonies, où la qualité dépend un peu du programme et des intervenants. À ce titre, me lancer dans une réécriture parodique de la cérémonie dans la seule et unique volonté de vous divertir me donnerait plus l’impression d’être une chipie en 6ème B que d’être un journaliste consciencieux au verbe haut, je vous propose à la place quelques moments choisis, drôles ou pas, dans le désordre, qui semblent mieux résumer les Pégases 2026 qu’un simple listing de récompenses qui sera aussitôt lu, aussitôt oublié (le palmarès est cependant disponible en bas de la page).
- Alors que Pierre Corbinais et son équipe viennent récupérer le premier prix de Wednesdays dans la catégorie « Au-delà du jeu vidéo », pour sa dénonciation de l’inceste, la séance photo des précédents lauréats commence dans la salle d’à-côté dans la joie et les cris de liesse. Hélas personne n’avait songé à fermer la porte, ce qui mène peu ou prou à entendre : « il y a 1 personne sur 10 dans la salle qui a été victime d’inceste dans son enfance, statistiquement… OUUUUUUUUAAAAAAAAIIIIIIIISSSS !!!!! » Difficile de garder sa poker face.
- Puisque l’hégémonie de Clair Obscur : Expedition 33 ne faisait aucun doute sur les catégories présentées, le prix de personnalité de l’année a été décerné à Alexis Garavaryan, PDG de l’éditeur Kepler Interactive. Mais résumer l’année de Kepler à Clair Obscur : Expedition 33 serait (encore) tomber dans le piège du trou noir médiatique puisque l’éditeur peut aussi se féliciter d’avoir publié le jeu compétitif de football Rematch (Sloclap) et l’excellent jeu de plateformes Bionic Bay. Un éditeur à suivre également en 2026 puisqu’il poussera le RPG français Solasta 2, le jeu coop’ Orbitals sur Switch 2, le jeu d’action TankRat, la simulation d’artillerie PVKK et le jeu d’horreur ONTOS, suite spirituelle de SOMA.
- C’est la grande soirée du jeu vidéo, mais aussi la petite soirée de l’autopromotion, puisque les invités qui viennent remettre certaines récompenses sont aussi (et surtout ?) là pour promouvoir leurs contenus. Ainsi, la journaliste esport Laure Vallée présente son émission « Lobby » 100% féminine à venir d’ici la fin du mois tandis que Julien Tellouck rappelle que les anciens de Game One reviennent sur Twitch. Alors déjà, c’est pas le moment, ensuite les autres invités – professionnels de la production – ont proposé des discours généralement bien plus pertinents et étoffés. Décidément, l’organisation se débrouillera toujours pour nous faire vivre dans la peur d’un happening avec célébrité, genre Inoxtag ou Pierre Niney : c’est jamais probable, mais c’est toujours possible.
- Puisqu’on parle publicités, Blizzard France est passé diffuser une bande-annonce « exclusive » de World of Warcraft : Midnight sans qu’on sache vraiment pourquoi. Rappelons que la VF du MMORPG tire actuellement la gueule parce que certains acteurs refusent de signer les clauses pro-IA de l’entreprise américaine. Autant dire que c’était ni le lieu, ni le moment.
- Beaucoup de victoires prévisibles, et beaucoup de jeux d’action à l’honneur, mais aussi une belle réussite pour le projet mobile expérimental Les Murmures du Soleil, un « FPS pour déficients visuels », sans images mais complètement basé sur le son, qui se joue à l’aide du gyroscope de notre portable. « Je me suis retrouvé à fabriquer ce jeu parce que je n’arrivais pas à rentrer dans l’industrie du jeu vidéo. Ce n’est pas parce que vous essuyez des refus pour être embauché dans des studios de jeux vidéo que vous êtes mauvais. Moi, je suis actuellement à 194 refus dans des entreprises, dans des studios de jeux vidéo français, et pourtant, je viens de gagner un Pégase. C’est merveilleux ! » s’émeut le développeur solo Sacha Alzieu sur scène. Notons qu’il vient de la même filière publique que moi – Licence Professionnelle des Métiers du Jeu Vidéo à l’IUT de Bobigny – et que ces formations, plus méconnues que les grosses usines à gaz privées, démontrent ce soir qu’elles peuvent tout-à-fait concourir sur la grande scène.
- Qui détient les cordons de la bourse des Pégases ? Lévan Sardjevéladzé, président du SNJV. Qui s’est lancé dans un discours complètement décousu sur scène, au moment d’introduire le Pégase d’honneur d’Omar Cornut pour son travail sur la bibliothèque d’interface utilisateur Dear ImGui, utilisée dans le monde entier par des studios internationaux (Dotemu, Ubisoft, Blizzard…). C’était l’instant « scène ouverte à Bastille » avec un long monologue en roue libre sur Macron, la violence dans les jeux vidéo, l’Iran, le détroit d’Hormuz, le dixième art et les sous-marins nucléaires. Un bref éclair de lucidité l’aura frappé – « je devrais ouvrir cette enveloppe… » – avant de repartir en ligne droite sur l’autoroute du n’importe quoi. De fait, c’est malheureux, mais l’aspect hypnotique et fascinant de la séquence occulte finalement le travail d’Omar Cornut.
- Cette année, l’affiche a été dessinée par Cédric Babouche, l’artiste derrière Dordogne. C’était aussi l’occasion d’annoncer son nouveau projet, Pyla, second titre narratif qui reprend l’esthétique aquarelle de Dordogne pour une histoire qui s’annonce déjà beaucoup plus sombre, crépusculaire et apocalyptique. Pour l’instant, on en sait pas beaucoup plus, mais c’est toujours bien de voir une proposition esthétique singulière revenir, malgré l’échec commercial de Dordogne et la fermeture du studio Umanimation en mars 2025.
Palmarès final des Pégases 2026
Meilleur jeu vidéo
- The Rogue Prince of Persia
- Absolum
- Gagnant : Clair Obscur: Expedition 33
Meilleur jeu vidéo indépendant
- Sol Cesto
- Gagnant : Absolum
- Wednesdays
- Rematch
Meilleur jeu vidéo mobile
- Spongebob : Patty Pursuit 2
- Molang Match’n Munch
- Gagnant : Les Murmures du Soleil
Meilleur premier jeu vidéo
- Gagnant : The Rogue Prince of Persia
- Carimara – Beneath the Forlorn Limbs
- Drop Duchy
Meilleur jeu vidéo étudiant
- 12 Memory Lane
- Gagnant : Candellum
- Barrell Roll
Meilleur game design
- Gagnant : Absolum
- Sol Cesto
- Drop Duchy
Meilleure innovation technologique
- Plan B: Terraform
- Gagnant : Rematch
- Sheepherds!
Meilleure accessibilité
- Sheepherds!
- Gagnant : Wednesdays
- Les Murmures du Soleil
Meilleur service d’exploitation
- Assassin’s Creed Mirage: Valley of Memory
- Gagnant : Ravenswatch
- Microsoft Flight Simulator 2024
Meilleur jeu vidéo étranger
- Dispatch
- Gagnant : Hades II
- Kingdom Come Deliverance II
Meilleur jeu vidéo indépendant étranger
- Gagnant : Hollow Knight Silksong
- Dispatch
- Hades II
Meilleur jeu vidéo mobile étranger
- Subnautica
- Planet of Lana
- Gagnant : The Storyteller
Personnalité de l’année
- Alexis Garavaryan (PDG de Kepler Interactive)